Le 25 février, Sifi Ghrieb installait Mohamed Lamine Lebbou dans ses fonctions de gouverneur de la Banque d’Algérie et lui fixait une feuille de route tenant en trois mots. Le Premier ministre réclamait du nouveau patron de l’institution monétaire une « coordination plus étroite » avec les autres acteurs du secteur, le ministère des Finances au premier rang. Six mois et sept jours plus tard, Abdelmadjid Tebboune a réglé la question autrement. Le Conseil des ministres de mardi a envoyé le gouverneur au ministère.
Le communiqué de la présidence égrène quatre entrées au gouvernement sans les expliquer. Lebbou aux Finances, Mohamed Hattab au Travail, Sid Ali Khaldi à l’Agriculture, Mohamed Bouslimani à la Communication. Aucun motif n’accompagne le départ d’Abdelkrim Bouzred, titulaire du portefeuille depuis février 2025. Pour le successeur de Yacine El Mahdi Oualid à l’Agriculture, la lecture est plus simple, l’affaire de l’importation des moutons de l’Aïd est passée devant la justice. Aux Finances, rien de tel n’a été rendu public.
Cinq gouverneurs en six ans
Reste un siège vide. La Banque d’Algérie se retrouve sans titulaire, à un moment où elle en a déjà usé cinq depuis décembre 2019. Aïmene Benabderrahmane, Rostom Fadli, Salah Eddine Taleb, Mouatassem Boudiaf par intérim, puis Lebbou, nommé le 23 février. Taleb avait été relevé de ses fonctions début janvier, quelques jours après une note restreignant les dépôts d’espèces sur les comptes commerciaux, mesure retirée après la contestation des opérateurs. Boudiaf, vice-gouverneur depuis décembre 2019, avait assuré la transition sept semaines durant, aux côtés de Mohamed Benbahane et Mustapha Abderrahim, tous deux nommés fin décembre 2023. Mercredi, aucun nom n’avait encore filtré pour la succession.
La loi monétaire et bancaire de juin 2023 avait pourtant introduit un mandat pour le gouverneur, présenté à l’époque comme un progrès de gouvernance. Rapportée à une rotation entamée en 2016, la disposition prend un tour théorique.
Six mois d’instructions
Le bilan de Lebbou avenue Franklin-Roosevelt tient dans une série de textes techniques. L’instruction 06-2026 du 29 juin a resserré la définition du crédit à taux excessif, en ramenant de 10 % à 5 % la marge tolérée au-dessus du taux effectif moyen du semestre précédent, une contrainte nouvelle pour les banques commerciales. L’instruction 07-2026 a rouvert le chantier du droit de change pour les voyages à l’étranger par carte de paiement internationale. Une note de juillet a fixé les délais de domiciliation des opérations d’exportation, une autre a porté sur l’accès des ménages aux produits bancaires.
L’assouplissement monétaire, lui, était acquis avant son arrivée. Le taux directeur est à 2,50 % et le coefficient des réserves obligatoires à 1 % depuis le 15 janvier, deux instructions signées par Boudiaf pendant l’intérim, dans la continuité des baisses décidées fin août 2025. Le gouverneur sortant n’a pas modifié ce réglage.
Le dossier qui suit le ministre
Ce que Lebbou emporte avec lui, c’est surtout un écart. Le 14 juillet, l’euro s’échangeait autour de 152,10 dinars à la cotation commerciale de la Banque d’Algérie, quand le Square Port-Saïd affichait un cours supérieur de plus de 75 %. L’article 145 de la loi monétaire et bancaire consacre le principe d’un marché des changes unifié, ce que le macroéconomiste Abdelrahmi Bessaha qualifie, chiffres à l’appui, d’aberration juridique au regard de la pratique.
Dans une étude consultée par Maghreb Émergent à la mi-août, l’ancien économiste du Fonds monétaire international décrit ce marché informel comme « le centre de gravité de l’économie réelle et financière », en s’appuyant sur une estimation de la Banque mondiale qui en situe le volume autour de 25 milliards de dollars. Il écarte la libéralisation brutale et plaide pour une convergence graduelle, adossée à un marché interbancaire des changes réellement actif, où les banques joueraient le rôle d’intermédiaires que la théorie leur assigne. Cinq chantiers y sont proposés à la banque centrale, du taux directeur au traitement de l’inflation.
Le reste du tableau ne se laisse pas non plus arbitrer par une seule institution. Au terme des consultations au titre de l’article IV, la mission du FMI a jugé le déficit budgétaire « beaucoup trop élevé » malgré son reflux à 10,5 % du PIB en 2025, relevé une dette publique portée à 52,1 % du PIB, et recommandé un ajustement accompagné d’un refus de financer la trésorerie par la création monétaire.
Le fauteuil change, la table reste
Sur ce dernier point, le calendrier a déjà tranché. La loi de finances 2026 a porté de 10 à 20 % des recettes budgétaires le plafond de l’avance que la Banque d’Algérie peut consentir directement au Trésor. L’article 156 de la loi monétaire et bancaire autorise désormais à prolonger d’une année le remboursement de cette avance, jusque-là plafonné à 240 jours. Sollicité par Maghreb Émergent, l’économiste Omar Berkouk observait la semaine dernière que l’avance « devient un crédit qui va se cumuler » avec les besoins de trésorerie à venir. Bouzred avait défendu la mesure devant les députés comme une disposition ordinaire.
Le mouvement de mardi ajoute une couche institutionnelle à ce dispositif. Le gouverneur préside le Conseil monétaire et bancaire ainsi que la Commission bancaire, où siège un représentant du ministère des Finances. Lebbou passe d’un bout à l’autre de la même table, et la question de savoir qui demande et qui accorde se posera entre un ministre et un gouverneur qu’il faudra d’abord nommer.
Le nouveau ministre hérite d’un texte qu’il n’a pas cadré. La lettre d’orientation adressée au printemps aux ordonnateurs du budget pour la préparation de l’avant-projet de loi de finances 2027 est sortie des services de Bouzred, avec une consigne de hiérarchisation des dépenses et une formule appelée à revenir, chaque dinar doit « contribuer effectivement à la réalisation des politiques publiques ». Le même ministère avait reconnu, en présentant le règlement budgétaire 2023, que 28 % des crédits votés n’avaient jamais été dépensés. C’est Mohamed Lamine Lebbou qui ira défendre le texte devant l’APN cet automne.



