On demande souvent si la Banque d’Algérie « peut » maîtriser l’inflation, « peut » défendre le dinar, « peut » unifier le marché des changes. La question mobilise chaque trimestre les mêmes chiffres, le même verdict mi-figue mi-raisin, la même impression que l’institution avance avec un pied sur le frein. Mais elle en occulte une autre, plus utile : avec quoi, précisément, faudrait-il qu’elle avance ? Ce n’est plus, depuis la loi monétaire et bancaire de 2023, une question de mandat, mais plutôt une question d’outillage, de canaux et d’environnement. C’est la thèse que défend l’économiste Abdelrahmi Bessaha dans son étude sur les politiques monétaires et de change algériennes, consultée par Maghreb Emergent.
Le cadre juridique, d’abord, n’est pas en cause. La loi de 2023 a doté la Banque d’Algérie d’un mandat clair, d’instruments comparables à ceux des banques centrales modernes, d’un gouverneur nommé pour cinq ans, d’un Conseil monétaire et bancaire chargé d’évaluer la politique conduite. Sur le papier, l’institution ressemble à ses homologues étrangères. Dans les faits, la baisse du taux directeur à 2,50 % en janvier n’a presque rien changé au comportement du crédit ni à celui des ménages, l’économiste rappelant que « quelque huit mille neuf cents milliards de dinars circulent hors du système bancaire », soit près d’un tiers de la masse monétaire M2. Entre la décision et l’économie réelle, quelque chose se perd.
Bessaha situe ce quelque chose dans les conditions de transmission plutôt que dans les instruments eux-mêmes. Son étude en tire cinq chantiers.
Discipliner la maison avant de discipliner les prix
Le premier chantier ne touche à aucun taux. Il porte sur la manière dont la Banque d’Algérie construit sa décision. L’auteur propose une chaîne explicite, du diagnostic de l’inflation jusqu’à l’évaluation des effets, assortie d’une communication régulière sur les tensions inflationnistes et les facteurs qui les nourrissent. Il ne s’agit pas d’importer un ciblage rigide de l’inflation à l’anglo-saxonne. Les conditions statistiques ne le permettent pas encore. Il s’agit d’expliciter une orientation à moyen terme, de renforcer la fonction de prévision et de faire de l’autonomie opérationnelle une contrepartie de la responsabilité, non son antithèse.
Le deuxième chantier touche au cœur du problème que Bessaha a chiffré ailleurs. Près de 8 900 milliards de dinars circulent hors du système bancaire, soit environ un tiers de la masse monétaire M2. Une décision de taux qui ne rencontre jamais cet argent-là s’arrête, mécaniquement, aux portes de l’économie réelle. L’auteur appelle donc à approfondir les marchés monétaires et obligataires, à réduire la part du cash par des paiements électroniques plus attractifs et pratiques, et à accélérer une inclusion financière qui ne se limite pas à l’ouverture de comptes.
Un marché des changes coupé en deux
Le troisième chantier revient sur ce que Bessaha a déjà qualifié, dans ses prises de position sur le dinar, d’« aberration juridique ». La loi impose un taux de change unique, mais le pays vit sous un régime à deux vitesses, où un marché parallèle pesant près de 25 milliards de dollars selon la Banque mondiale fixe, dans les faits, le prix de la devise, au point que « le marché parallèle des changes constitue désormais le centre de gravité de l’économie réelle et financière ». L’étude ne prône pas une libéralisation brutale, jugée incompatible avec les équilibres macroéconomiques actuels. Elle propose une convergence progressive, portée par un marché interbancaire des changes plus actif, où les banques joueraient enfin le rôle d’intermédiaires que leur confie la théorie.
Le quatrième chantier regarde vers l’Inde et le Brésil, dont les systèmes de paiement instantané, UPI et Pix, ont montré qu’une infrastructure nationale moderne pouvait à la fois inclure financièrement une population et réduire la dépendance aux réseaux étrangers. Bessaha y voit un modèle transposable, à condition de bâtir d’abord une stratégie de la donnée et des capacités humaines capables d’exploiter l’intelligence artificielle sans en devenir dépendant.
Le cinquième chantier fixe les limites du propos. La Banque d’Algérie n’a pas vocation à conduire la diversification économique. Son rôle s’arrête à créer les conditions, stabilité des prix, financement plus efficace, confiance dans la monnaie, qui permettent au secteur privé et aux pouvoirs publics de la conduire eux-mêmes. C’est une nuance que Bessaha rappelle dans ses publications sur l’ajustement budgétaire, en appelant à « la restauration de l’indépendance de la politique monétaire ».


