Quand la Banque d’Algérie baisse ses taux, l’économie ne réagit presque pas (Bessaha)

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Le siège de la Banque d'Algérie à Alger. L’institution a annoncé de nouvelles mesures pour renforcer le contrôle des importations et lutter contre les transferts irréguliers de devises.

En quatre ans, les banques publiques algériennes ont triplé leur exposition aux bons du Trésor. Fin 2024, ces titres représentaient 34 % de l’ensemble de leurs actifs, contre moins de 10 % en 2020. Le 7 janvier 2026, la Banque d’Algérie (BA) a abaissé son taux directeur à 2,50 % pour la deuxième fois en cinq mois. Les deux événements coexistent sans se contredire.

« Un niveau jamais atteint »

C’est en épluchant les bilans bancaires à fin 2024 qu’Abdelrahmi Bessaha, économiste, a mis en chiffres ce glissement. Dans une étude consacrée au financement de l’économie algérienne, il documente ce qu’il appelle le « nexus souverain-banques ». Les établissements publics, qui concentrent 85 % des dépôts, détiennent désormais 8300 milliards de dinars en titres d’État, « un niveau jamais atteint », écrit-il. Autrement dit, une banque emprunte auprès de la BA à 2,50 % et place ses ressources en obligations d’État rémunérées jusqu’à 5,75 %. Le crédit à une PME exige une évaluation coûteuse, des garanties que l’emprunteur n’a pas, et un risque que la banque préfère éviter.

Ce choix d’allocation n’est pas récent. Il s’est accéléré à partir de 2020, au moment où les recettes pétrolières ont commencé à peiner à couvrir le déficit budgétaire. La loi de finances 2026 a entériné le mécanisme sans proposer d’alternative. L’État finance son déficit en ponctionnant l’épargne des banques publiques, et les banques y trouvent leur compte.

« Un paradoxe rentier de l’épargne »

Le paradoxe que Bessaha décrit tient en un chiffre : l’Algérie affiche un taux d’épargne nationale d’environ 40 % du produit intérieur brut (PIB), parmi les plus élevés du monde émergent. Pourtant, le crédit bancaire au secteur privé ne représentait que 19,43 % du PIB en 2024, tandis que les concours au gouvernement et aux entreprises publiques atteignaient 45,66 %. Bessaha nomme ce déséquilibre le « paradoxe rentier de l’épargne » : cette épargne provient « indirectement de la rente énergétique, qui alimente les finances publiques, les entreprises publiques et les dépôts bancaires », sans générer de tissu entrepreneurial produisant des projets bancables. L’argent abonde dans le système. Il ne se transforme pas.

Le ratio crédits sur dépôts, établi à 69 % en 2024 et en recul sur un an, mesure cette transformation incomplète. Dans les économies émergentes comparables, ce ratio dépasse généralement 80 à 90 %.

Huit mille neuf cents milliards hors d’atteinte

À ce premier écueil s’en ajoute un second, plus difficile à corriger par décret. Quelque huit mille neuf cents milliards de dinars circulent hors du système bancaire, selon Bessaha, soit « près de 33 % de M2 ( 1 dinar sur 3 en circulation en Algérie ne passe pas par les banques) et environ 25 % du PIB ». Ce niveau « reflète l’importance de l’économie informelle et la persistance de comportements de thésaurisation ». Quand la BA abaisse ses taux, elle n’atteint pas cet agent-là. La politique monétaire s’arrête aux portes de l’économie réelle.

Bessaha pointe également la dualité du marché des changes. « L’existence d’un écart significatif entre le taux de change officiel et le taux parallèle », écrit-il, « affaiblit la fonction du taux de change en tant qu’instrument d’ajustement macroéconomique » et « introduit des distorsions importantes dans la formation des prix ». Les deux principaux instruments de la politique économique se neutralisent.

« Quasi inexistant »

Le troisième verrou est structurel. La Bourse d’Alger compte huit sociétés cotées, dont plus de 60 % de la capitalisation repose sur un seul titre. Bessaha chiffre sa capitalisation à « moins de 2 % du PIB, contre 40 % à 100 % dans les économies émergentes ». Le marché obligataire privé est « quasi inexistant ». Le capital-investissement reste « embryonnaire ». Faute de canaux alternatifs, les entreprises n’ont d’autre recours que les banques, et six d’entre elles sur sept en restent exclues.

La tentative d’ouverture du capital du Crédit Populaire d’Algérie (CPA), rappelle Bessaha, a été « annoncée à plusieurs reprises » sans aboutir, illustrant « les limites institutionnelles et politiques » qui encadrent toute tentative de diversification.

« Transformer cette épargne en capital productif »

Bessaha propose une séquence sur trois horizons. À court terme, améliorer la gouvernance des banques publiques et développer les services financiers numériques pour capter l’épargne informelle. À moyen terme, construire un marché obligataire d’entreprises et encourager la cotation de groupes privés, sans privatisation massive. À long terme, intégrer progressivement l’économie dans les flux financiers internationaux, étape qu’il juge « incontournable pour mobiliser davantage de ressources financières ».

La densité bancaire actuelle, avec une agence pour vingt-six mille neuf cents habitants contre une pour mille à trois mille dans les économies avancées, indique l’étendue du chantier. « La question centrale », conclut Bessaha, « n’est pas tant celle du volume d’épargne disponible que celle de la capacité du système financier à transformer cette épargne en capital productif. » La BA a abaissé ses taux deux fois depuis août 2025. Les bilans bancaires n’ont pas changé de logique.

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