En Tunisie, la fronde sociale prend de l’ampleur face à Kaïs Saïed

En Tunisie, la fronde sociale prend de l’ampleur face à Kaïs Saïed
Manifestation à Tunis, le 1er mai 2025. L'UGTT et les familles d'opposants emprisonnés réclament leur libération et dénoncent le pouvoir Kaïs Saïed. ©AFP

Avec 4 838 actions collectives en 2025, la Tunisie traverse sa pire année de contestation depuis le coup de force de Kaïs Saïed en juillet 2021.

C’est une lame de fond que les statistiques peinent à saisir. Entre janvier et novembre, 4 838 actions collectives ont secoué la Tunisie, soit 83 % de plus qu’en 2024, selon l’Observatoire social tunisien. Quatre ans après le 25 juillet 2021-suspension du Parlement, limogeage du gouvernement, concentration des pouvoirs-Kaïs Saïed gouverne un pays à cran où Constitution sur mesure, justice domestiquée et opposants emprisonnés dessinent les contours d’un régime hyper-présidentialisé que la rue conteste désormais frontalement.

Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux a recensé 589 mobilisations rien qu’en novembre. Emploi, salaires impayés, licenciements : les revendications sociales dominent encore, portées par des chômeurs diplômés, des travailleurs du secteur public et de l’informel.

Mais un basculement s’opère, presque imperceptible. Pour la première fois, les motifs civils et politiques dépassent légèrement les préoccupations économiques. De Tunis, qui concentre 135 actions, à Manouba, Gafsa ou Gasserine, grèves de la faim, brassards rouges et sit-in sont devenus le quotidien d’un pays où la contestation prend racine dans les fractures territoriales autant que sociales.

À Gabes, on veut respirer

C’est dans ce poumon industriel asphyxié du sud-est que la colère a trouvé son symbole. En octobre, une grève générale a paralysé le gouvernorat pour protester contre les rejets toxiques du Groupe chimique tunisien. Promesses ministérielles, plans de maintenance urgente : rien n’y a fait. Le 17 décembre, 2 500 personnes ont marché dans les rues poussiéreuses de la ville pour réclamer la fermeture définitive de l’usine.

“On veut respirer”, scandait le cortège. Syndicalistes en chemise blanche, militants écologistes, mères de famille venues avec leurs enfants : tous portaient le même épuisement, celui de décennies d’empoisonnement silencieux. Cette mobilisation, qui irrigue désormais l’ensemble du pays, rappelle une évidence que Tunis préfère ignorer. Les régions de l’intérieur ne réclament pas seulement du travail, elles réclament le droit de vivre.

Le bras de fer avec l’UGTT

Dans ce paysage contestataire éclaté, l’Union générale tunisienne du travail reste l’épine dorsale de la résistance. Après plusieurs grèves sectorielles, notamment dans les banques en novembre, la centrale syndicale a appelé à une journée nationale de protestation le 21 janvier 2026. Le pouvoir le sait et contre-attaque : pressions judiciaires sur les responsables syndicaux, circulaires anti-détachement, contre-manifestations organisées par des partisans du président devant le siège de l’UGTT à Tunis.

Le 22 novembre, entre 1 000 et 2 000 manifestants ont pourtant défilé dans les rues de la capitale en scandant “Le peuple veut la chute du régime”, ces slogans qui avaient renversé Ben Ali en 2011 et que le pouvoir pensait avoir définitivement enterrés.

Fin novembre, la justice a condamné une quarantaine d’opposants à des peines allant jusqu’à 45 ans de prison pour “complot contre la sûreté de l’État”. L’activiste Chaima Issa a écopé de 20 ans, l’avocat Ayachi Hammami de 5 ans, l’ancien dirigeant politique Ahmed Néjib Chebbi de 12 ans. Des procès expéditifs qui rappellent les heures sombres de l’ère Ben Ali. Une semaine après la manifestation du 22 novembre, Chaima Issa était d’ailleurs arrêtée lors d’une nouvelle protestation organisée par des associations féministes, boucla la boucle d’une répression qui ne dit plus son nom.

Une révolution qui ne vient pas

Reste que cette séquence n’est pas 2011. L’opposition politique demeure divisée, incapable de s’accorder sur une figure ou une stratégie. L’armée, elle, ne montre aucun signe de défection. Et le 17 décembre,date anniversaire de la révolution, des partisans de Saïed sont descendus dans la rue pour réclamer son maintien. “Le peuple veut Saïed encore”, criaient-ils, inversant le slogan historique dans une mise en scène qui dit autant la polarisation du pays que la capacité du président à mobiliser sa base.

Mais la résurgence des mots de 2011 et la diversité des acteurs mobilisés- journaliers, étudiants, agriculteurs, femmes-témoignent d’un mécontentement souterrain qui dépasse les clivages partisans. La Tunisie, célébrée il y a quatorze ans comme l’exception démocratique du monde arabe, est aujourd’hui qualifiée de « prison à ciel ouvert » par ceux qui l’habitent.

Une prison qui se referme un peu plus chaque jour. Le 1ᵉʳ janvier 2026, Kaïs Saïed a décrété à nouveau l’état d’urgence pour un mois, prolongeant un dispositif d’exception jamais levé depuis 2015. Drôle de manière de rassurer un peuple épuisé.

Une prison qui se referme encore. Kaïs Saïed a décrété à nouveau l’état d’urgence pour un mois à compter du 1er janvier 2026, prolongeant un dispositif d’exception jamais levé depuis 2015. Drôle de manière de rassurer un peuple épuisé.

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