L’Algérie demeure l’une des principales puissances économiques du continent africain en termes de PIB, de capacités énergétiques et d’infrastructures industrielles. Pourtant, dans l’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 publié par la Banque africaine de développement (BAD), le pays n’occupe que la sixième place continentale, derrière le Maroc, l’Afrique du Sud, l’Égypte, la Tunisie et Maurice. Un positionnement qui peut sembler paradoxal au regard du poids économique algérien et de l’importance historique de son appareil industriel.
Mais ce classement ne repose pas uniquement sur la taille de l’économie ou sur le volume des infrastructures industrielles. La BAD adopte une approche plus large, fondée sur plusieurs niveaux d’analyse qui mesurent non seulement les capacités industrielles existantes, mais aussi la compétitivité, l’intégration internationale et la capacité de transformation manufacturière des économies africaines.
Une méthodologie fondée sur trois niveaux d’analyse
Dans sa méthodologie, la BAD distingue trois grands niveaux d’évaluation : les performances industrielles, les déterminants directs et les déterminants indirects. C’est cette architecture qui permet de comprendre pourquoi l’Algérie, malgré un PIB supérieur à celui du Maroc ou de la Tunisie, se retrouve derrière ces deux pays dans le classement continental.
L’objectif de l’indice n’est pas seulement d’évaluer la taille de l’industrie, mais également sa capacité à produire de la valeur ajoutée, à exporter des biens manufacturés compétitifs et à s’intégrer aux chaînes de valeur régionales et mondiales.
Les performances industrielles, premier critère de différenciation
Le premier bloc concerne les performances industrielles réelles, c’est-à-dire les résultats directs du secteur manufacturier. L’indice prend en compte la valeur ajoutée manufacturière, les exportations industrielles, la diversification des produits exportés ainsi que le niveau technologique des industries.
Sur ce terrain, le Maroc et la Tunisie disposent d’un avantage important grâce à des industries fortement tournées vers les marchés extérieurs et intégrées aux chaînes de valeur mondiales, notamment dans l’automobile.
L’Algérie, en revanche, reste encore largement dépendante des hydrocarbures dans la structure de ses exportations, ce qui réduit mécaniquement le poids de son industrie manufacturière dans les critères retenus par la BAD. Le pays possède pourtant une base industrielle importante dans plusieurs secteurs, mais celle-ci reste moins intégrée aux circuits internationaux d’exportation manufacturière.
Les déterminants directs de l’industrialisation
Le rapport s’intéresse ensuite aux déterminants directs de l’industrialisation, autrement dit aux facteurs qui influencent immédiatement la compétitivité industrielle d’un pays. La BAD évalue ici les infrastructures, la logistique, l’accès à l’énergie, le financement, les capacités technologiques ainsi que l’environnement industriel général.
Sur ce volet, l’Algérie dispose pourtant d’atouts majeurs. Le pays possède l’un des plus importants réseaux industriels du continent, des capacités énergétiques considérables, un vaste marché intérieur et des capacités de financement supérieures à celles de nombreux pays africains.
Toutefois, l’institution souligne également plusieurs limites structurelles, notamment une logistique exportatrice moins compétitive, une intégration encore insuffisante dans les circuits industriels internationaux et un tissu industriel privé davantage orienté vers le marché intérieur que vers les exportations.
Les déterminants indirects et l’environnement de compétitivité
L’indice intègre enfin les déterminants indirects, qui concernent l’environnement global de compétitivité. Cette partie mesure des éléments tels que la gouvernance économique, l’intégration régionale, le climat des affaires, l’innovation, l’ouverture commerciale et l’insertion dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.
C’est sur ce terrain que les écarts deviennent les plus visibles entre les modèles industriels maghrébins. Le Maroc a construit depuis plus d’une décennie une stratégie fondée sur les plateformes exportatrices, les investissements étrangers, les zones industrielles intégrées et les accords commerciaux avec l’Europe.
La Tunisie bénéficie également d’une longue tradition manufacturière tournée vers les marchés européens et les réseaux internationaux de sous-traitance.
L’Algérie, de son côté, a historiquement développé une industrie davantage centrée sur le marché national et sur une logique de substitution aux importations. Ce modèle a permis de bâtir des capacités industrielles importantes, mais il reste moins adapté aux nouveaux critères internationaux de compétitivité industrielle privilégiés par la BAD.
Le poids du PIB ne suffit plus
Le classement de la BAD montre également que la taille du PIB ne constitue plus le principal indicateur de puissance industrielle.
L’Algérie demeure une économie plus importante que celles du Maroc ou de la Tunisie en termes de richesse globale, notamment grâce aux hydrocarbures. Mais la BAD privilégie désormais des critères liés à la capacité des économies à exporter des produits manufacturés, à attirer des investissements industriels, à intégrer les chaînes de valeur mondiales et à développer une production diversifiée à forte valeur ajoutée.
Dans cette logique, les économies les plus ouvertes et les plus intégrées aux réseaux industriels internationaux obtiennent de meilleurs résultats, même lorsqu’elles disposent d’un PIB inférieur.
Une industrie importante, mais en transition
Ainsi, la sixième place de l’Algérie dans le classement de la BAD ne signifie pas que le pays dispose d’une industrie faible ou marginale à l’échelle africaine. Elle reflète plutôt un décalage entre le poids économique réel de l’Algérie et les nouveaux critères internationaux de compétitivité industrielle.
Le rapport met en évidence une économie disposant d’importants atouts industriels et énergétiques, mais encore engagée dans une transition vers un modèle davantage tourné vers les exportations manufacturières, l’intégration internationale et la diversification productive.

