Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) avait attendu trois semaines avant de s’exprimer publiquement sur la crise. Il l’a dit lui-même : “La profondeur du problème n’était pas bien appréciée par les décideurs.”
Fatih Birol a attendu trois semaines. Trois semaines de guerre, de marchés qui s’affolent, de détroit bloqué, avant de parler. Le directeur exécutif de l’AIE a choisi le National Press Club de Canberra pour rompre ce silence, lundi 23 mars. Il s’est expliqué : «La profondeur du problème n’était pas bien appréciée par les décideurs à travers le monde.» Sous-entendu : lui, si.
Onze millions de barils
Le chiffre qu’il pose d’emblée est brutal. Onze millions de barils par jour ont disparu des marchés depuis le début du conflit israélo-américain contre l’Iran. Pour mesurer l’ampleur : les deux chocs pétroliers des années 1970, ceux qui avaient mis l’Occident à genoux, avaient chacun retranché environ cinq millions de barils à l’offre mondiale. Dix millions au total, sur deux crises distinctes. «Nous les avons dépassés à nous seuls», dit Birol. Il ajoute, pour ne laisser aucune ambiguïté sur l’échelle de la catastrophe, que cette crise équivaut désormais à «deux crises pétrolières et un effondrement du marché du gaz réunis» : une référence directe à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, qui avait provoqué la première grande crise gazière d’Europe depuis des décennies.
Le détroit d’Hormuz, par lequel transite normalement un cinquième de la consommation mondiale de pétrole, est réduit à un filet. Selon la société d’analyse maritime Kpler, les flux de cargaisons y ont chuté de 95 % depuis le 28 février. Le brut a franchi les 100 dollars. Le gazole, le kérosène, le GPL ont suivi dans des proportions encore plus vives.
Quarante infrastructures
Au sol, les dégâts s’accumulent. Birol recense au moins quarante infrastructures énergétiques «gravement ou très gravement endommagées» dans neuf pays de la région. Des champs, des raffineries, des pipelines. Leur remise en service ne sera pas l’affaire de quelques semaines. Le directeur de l’AIE ne le dit pas expressément, mais la portée de cette liste est claire : même si le détroit rouvrait demain, la capacité de production régionale ne se rétablirait pas du jour au lendemain.
L’agence a déjà agi sur les stocks. Le 11 mars, ses membres ont accepté de libérer 400 millions de barils de réserves stratégiques, soit 20 % de leurs stocks totaux, un record dans l’histoire de l’organisation fondée en 1974 précisément pour répondre aux chocs pétroliers. Birol admet lui-même la limite de l’exercice : «Cela aidera à rassurer les marchés, mais ce n’est pas une solution. Cela réduira seulement la douleur.» La seule vraie sortie de crise, répète-t-il, passe par la réouverture du détroit.
Washington a posé un ultimatum à Téhéran en ce sens. Donald Trump a fixé une échéance. Elle expire ce soir à minuit, heure de Greenwich.
Birol repart en tournée. Le Japon ensuite, puis un G7. Il a commencé par l’Australie parce que l’Asie-Pacifique, dit-il, se trouve «en première ligne» : pétrole, engrais, hélium, tout ce qui transite par Hormuz et que la région ne produit pas elle-même. Ce n’est pas un détail géographique. C’est la carte de la prochaine ligne de fracture si le conflit s’installe. Pour l’Algérie, la crise dessine un horizon à double tranchant : une aubaine de court terme pour Sonatrach qui rappelle 2022, et, en creux, le signal que l’Europe accélère sa décarbonation, réduisant structurellement ses débouchés à moyen terme.


