En Algérie, le sachet de lait subventionné est bien plus qu’un simple produit de consommation courante. Il est devenu le symbole d’un déséquilibre structurel : celui d’un pays où la demande de lait progresse continuellement alors que la production nationale reste largement insuffisante.
Selon les données officielles, la consommation atteint 135 litres par habitant et par an, soit près du double de la moyenne mondiale, estimée à 70 litres. Au total, les besoins du pays sont évalués entre 4,5 et 5 milliards de litres de lait par an, tandis que la production nationale de lait frais ne dépasse pas 800 millions de litres, malgré un réseau de centaines de centres de collecte répartis sur l’ensemble du territoire.
Une facture qui dépasse le milliard de dollars certaines années
Pour combler cet écart, l’Algérie recourt massivement aux importations de poudre de lait, reconstituée localement pour produire le lait pasteurisé vendu en sachet à prix subventionné ainsi que le lait conditionné et les produits laitiers commercialisés par les industriels privés.
Les importations de poudre de lait sont estimées à près de 600 000 tonnes par an. Selon les données disponibles, environ 180 000 tonnes sont destinées au secteur public pour la fabrication du lait subventionné vendu à 25 dinars le sachet, tandis que près de 200 000 tonnes alimentent les laiteries privées spécialisées dans le lait conditionné et les produits dérivés.
Cette dépendance pèse lourdement sur les comptes extérieurs du pays. En 2019, la facture des importations de poudre de lait s’est élevée à 1,24 milliard de dollars, comprenant plus de 232 000 tonnes de poudre entière et 167 000 tonnes de poudre écrémée.
En 2022, l’Algérie figurait parmi les cinq premiers importateurs mondiaux de lait, représentant environ 4,4 % des importations mondiales, pour une valeur supérieure à 1,7 milliard de dollars, soit une hausse de près de 50 % par rapport à 2018.
Ces dernières années, le coût des seules importations de poudre de lait s’est stabilisé autour de 800 millions de dollars par an, selon le ministère de l’Agriculture. D’autres estimations évaluent toutefois la facture globale des produits laitiers importés – poudre, fromages et autres dérivés – à près de 1,2 milliard de dollars par an.
Cette dépendance reste visible dans les échanges commerciaux. En 2025, l’Algérie est devenue le premier client des produits laitiers uruguayens, avec des achats de 658 millions de litres pour une valeur de 343 millions de dollars, soit une progression de 55 % par rapport à l’année précédente.
À cette facture extérieure s’ajoute le coût du soutien public à la filière. L’État consacre plus de 18 milliards de dinars par an aux aides destinées aux éleveurs, aux centres de collecte et aux laiteries afin d’encourager la production nationale de lait frais et de réduire progressivement le recours aux importations de poudre de lait.
« Baladna Algérie », le cœur de la stratégie
Pour inverser cette tendance, les autorités misent sur « Baladna Algérie », un vaste complexe agro-industriel en cours de développement dans la wilaya d’Adrar. Fruit d’un partenariat entre le groupe qatari Baladna et le Fonds national d’investissement (FNI), le projet représente un investissement de 3,5 milliards de dollars sur une superficie d’environ 117 000 hectares, ce qui en fait le plus important projet laitier jamais lancé en Algérie.
Le projet repose sur une intégration complète de la filière, « du champ au sachet », en associant la culture locale des fourrages et des céréales, l’élevage d’un troupeau appelé à atteindre 270 000 vaches laitières, ainsi que la transformation industrielle du lait en poudre et la fabrication de près de 250 produits dérivés, dont le lait infantile.
À terme, le complexe devrait produire 1,7 milliard de litres de lait par an et créer plus de 15 000 emplois directs en Algérie, auxquels s’ajouteront plusieurs milliers d’emplois dans la chaîne d’approvisionnement aux États-Unis dans le cadre du programme de fourniture du cheptel.
En 2026, le projet est entré dans une nouvelle phase avec la signature d’une deuxième série de contrats d’une valeur supérieure à 635 millions de dollars. Les partenaires ont également annoncé un programme inédit d’importation par voie aérienne de 30 000 vaches laitières provenant de neuf États américains, à partir de novembre 2026 et sur une période de dix mois, afin d’accélérer la constitution du troupeau tout en garantissant sa qualité sanitaire.
L’objectif affiché est de couvrir, d’ici le milieu de la prochaine décennie, près de la moitié des besoins nationaux en poudre de lait. Selon les estimations des professionnels du secteur, cette montée en puissance permettrait de réduire d’environ 50 % les importations et d’économiser près de 600 millions de dollars de devises par an.
De premier importateur à futur pôle laitier régional ?
Aujourd’hui, l’Algérie est le premier importateur de poudre de lait du Maghreb et d’Afrique en volume. Sa facture annuelle dépasse celles du Maroc et de la Tunisie réunies, faisant du pays l’un des principaux clients des grands exportateurs mondiaux de produits laitiers, notamment l’Uruguay, la Nouvelle-Zélande et plusieurs pays d’Europe orientale.
À l’inverse, le projet « Baladna Algérie » est déjà présenté comme le plus grand complexe laitier intégré d’Afrique et du monde arabe en termes d’investissement et de taille du cheptel visé. S’il atteint sa pleine capacité, il pourrait permettre à l’Algérie de passer progressivement du statut de premier importateur régional à celui de producteur capable, à terme, d’approvisionner plusieurs marchés africains voisins.
L’autosuffisance, un objectif encore lointain
Malgré l’ampleur des investissements engagés, les spécialistes du secteur estiment que plusieurs obstacles structurels devront encore être surmontés avant d’atteindre une véritable autosuffisance.
Le premier concerne les ressources en eau et la production de fourrages. L’augmentation du cheptel, alors que l’Algérie compte actuellement environ 900 000 vaches laitières, nécessitera plus de 200 000 hectares de terres irriguées supplémentaires pour produire les fourrages indispensables, dans un pays confronté à un stress hydrique durable.
L’intégration industrielle constitue un autre défi. Une partie des emballages aseptiques de type Tetra Pak et des matières premières destinées au conditionnement des produits laitiers continue d’être importée. Les autorités souhaitent désormais développer une filière nationale capable d’assurer une intégration complète de la chaîne de valeur.
Enfin, le projet repose largement sur l’importation de races bovines à haut rendement, principalement en provenance des États-Unis, les races locales n’offrant pas encore les mêmes performances laitières. L’autonomie génétique demeure donc un objectif de long terme.
Le calendrier constitue également un facteur déterminant. Les objectifs fixés – un troupeau de 270 000 vaches et une production annuelle de 1,7 milliard de litres – ne devraient être atteints qu’au terme d’un programme d’au moins neuf ans. Les importations de poudre de lait resteront donc nécessaires pendant encore plusieurs années, même si leur volume devrait diminuer progressivement.
L’Algérie dispose aujourd’hui de la volonté politique et des moyens financiers nécessaires pour réduire sa dépendance à la poudre de lait importée. Mais le chemin qui la sépare du statut de premier importateur régional de celui de pays largement autosuffisant se mesurera moins aux milliards de dollars investis qu’à sa capacité à relever des défis structurels : disponibilité de l’eau, développement des cultures fourragères, intégration industrielle et temps nécessaire à la montée en puissance de la filière.


