Le Maroc, convaincante incarnation de la nouvelle géopolitique du Football

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Les Lions de l'Atlas célèbrent leur qualification pour les huitièmes de finale de la Coupe du monde 2026 après leur victoire aux tirs au but face aux Pays-Bas (1-1, 3-2 t.a.b.), à Monterrey.(DR)

Les Lions de l’Atlas ont validé leur billet pour les huitièmes de finale de la Coupe du Monde 2026 dans la nuit de lundi à mardi à Monterrey, après un scénario de haute intensité face aux Pays-Bas, conclue aux tirs au but (1-1, 3-2 t.a.b). La qualification est, à l’unanimité des suiveurs, totalement méritée au regard du déroulé du match le plus attendu des 16e de finale.

Les Marocains ne se contentent plus d’attendre pour contrer, comme face à l’Espagne et au Portugal en 2022. Ils ont confisqué la possession à des néerlandais réputés maitre de l’exercice, se sont créés le plus de situations, arrachés l’égalisation en toute fin de temps additionnel, avant de surmonter l’épreuve des tirs au but grâce, une nouvelle fois, à Yassine Bono leur gardien emblématique.

Demi-finalistes à Qatar en 2022, septièmes au classement FIFA -seule nation africaine dans le top 10 mondial- les Lions de l’Atlas s’installent naturellement aujourd’hui parmi les favoris pour prétendre à retrouver le dernier carré, voire faire mieux. Achraf Hakimi, capitaine et symbole d’une équipe qui a le culot de fixer les grandes nations dans les yeux, l’a résumé avec aplomb : « On grandit. On continue de grandir et il faut continuer dans cette compétition. » De quoi donc la tranquille et convaincante promotion du Maroc est-elle le nom ?

La géopolitique du football en train de basculer

La réponse commence par un regard sur les données brutes du classement FIFA, dont la photographie a changé de manière significative en trente ans. Dans le top 20 mondial, l’UEFA occupait 17 places sur 21 en décembre 1992, à la naissance du classement, soit plus de 80% du gratin mondial. En juin 2026, cette part est tombée à dix équipes sur vingt, soit 50% : une érosion de trente points de pourcentage en une génération.

Ce reflux de la domination européenne profite principalement à deux continents. L’Asie, absente du top 20 en 1992, y compte désormais deux représentants-le Japon et l’Iran -une percée dont les prémices remontent au Mondial 2002, où la Corée du Sud devenait le premier pays asiatique à atteindre les demi-finales. L’Afrique, elle, est passée d’une seule équipe (le Nigeria) dans le top 20 à deux, avec le Maroc et le Sénégal, mais surtout avec une symbolique qualitative : le Maroc atteignant la 7e place mondiale, un rang que le continent n’avait jamais occupé.

Les ressorts d’une lente mais inexorable émergence

Cette évolution n’est pas le produit du hasard. Elle résulte de la conjonction de plusieurs dynamiques qui s’alimentent mutuellement. La première est organisationnelle : des fédérations africaines et asiatiques professionnalisées, dotées de projets sportifs pluriannuels cohérents, ont remplacé les structures improvisées des décennies passées. La deuxième dynamique est liée a la première, c’est celle des binationaux.

Ces talents formés dans les grands clubs européens sont rassurés par la « qualité institutionnelle » des fédérations de leur pays d’origine et font désormais le choix assumé de défendre le drapeau du pays de leurs parents d’autant et la montée des extrêmes droite en Europe les y aident de plus en plus. Dix des vingt-deux champions du monde U20 marocains 2025 sont nés en Europe.

Pour l’équipe A, des joueurs comme Hakimi, Diaz ou Mazraoui incarnent cet apport de la diaspora — un phénomène qui touche tout autant le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou l’Algérie. La montée en performance de la formation professionnelle des joueurs locaux est une autre dynamique qui a contribué à faire grandir le football hors Europe et Amérique Latine.

Un bon mix entre joueurs formés localement et joueurs venus de la diaspora est souvent la clé du succès des sélections africaines. L’Algérie qui fréquente désormais le 2e tour d’un mondial compte cinq ( Bensebaini, Boudaoui, Titraoui, Boulbina, Benbouali ) mondialistes de 2026 issus de l’académie du Paradou FC. La troisième dynamique est celle du rattrapage par les infrastructures : l’Arabie Saoudite a investi massivement dans ses stades et sa Saudi Pro League pour devenir une destination mondiale, le Japon a bâti un réseau de formation qui lui permet d’exporter des dizaines de joueurs dans les cinq grands championnats européens. Une révolution silencieuse, décennie après décennie.

Maroc et Japon, vaisseaux amiraux d’une nouvelle ère

Dans cette recomposition géopolitique, deux nations incarnent mieux que toutes autres l’ambition de leurs continents respectifs. Le Japon, tombé prématurément face au Brésil en 16es de finale, reste pour la CAF le miroir de ce que le football africain aspire à être : méthodique, formateur, exigeant.

Le Maroc, lui, coche toutes les cases de la puissance montante. Formation locale via l’Académie Mohammed VI de Salé -qui a fourni cinq titulaires aux champions du monde U20 dont le buteur de la finale Yassir Zabiri – mise à niveau infrastructurelle avec la co-organisation du Mondial 2030 en ligne de mire, attractivité pour les grands talents binationaux de la diaspora française, néerlandaise et espagnole, et surtout une feuille de route générationnelle cohérente. Les Lions de l’Atlas U20 sont champions du monde en titre. La relève est assurée. « Le Maroc ne découvre pas le haut niveau, il s’y installe », résumait la presse internationale après le sacre de Santiago en octobre 2025.

Le rêve d’un sacre africain est-il déjà pour maintenant ?

L’histoire du classement FIFA depuis trente ans livre ici un enseignement contrariant. La hiérarchie est presque figée au sommet. Certes, sur les huit Coupes du Monde depuis 1994, pas une seule n’a été remportée par la nation classée numéro un. Mais le lauréat, en dehors de la France en 1998, est toujours une nation déjà sacrée. Il y a pourtant des raisons d’espérer un soubresaut. À trois reprises, le champion du monde n’était pas dans le top 5 FIFA au moment du coup d’envoi du mondial, et dans deux de ces cas en dehors même du top 10 ( France 1998, Italie 2006 ).

La tendance de fond, elle, est sans ambiguïté : à l’horizon des deux prochaines décennies, un pays africain pourrait concrétiser la nouvelle répartition des talents et des encadrements. Le Maroc, co-organisateur du Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal, est le mieux positionné pour porter cette ambition. Peut-il en rêver dès cette édition ? L’équipe, elle, l’aborde déjà comme un cador, face au Brésil en phase de groupes comme face aux Pays-Bas en élimination directe.

Si les Lions de l’Atlas écartent le Canada en huitièmes, ils affronteront très probablement la France au tour suivant. Des Bleus qui paraissent injouables en ce moment. On sera alors fixé très vite sur la portée de l’érosion de la domination européenne, et sur la profondeur de cette prometteuse émergence africaine.

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