Fondatrice de SOS Disparus, elle est frappée d’une interdiction d’entrer au territoire national pour motif d’appartenance à une ONG. Nassera Dutour revient dans cet entretien avec Maghreb Emergent, aux circonstances de son refoulement de l’aeroport d’Alger en 2025 et refuse le statut d’exilée.
Maghreb Emergent : Vous êtes interdite d’entrer au pays depuis plusieurs mois. Où en êtes‑vous avec cette situation ?
. Oui, interdite d’entrer au pays, c’est ce qu’ils disent, mais je n’ai jamais reçu la décision dont ils parlent. Pour revenir en arrière : je suis arrivée le 30 juillet 2025 à l’aéroport d’Alger. Je pensais que ce serait comme d’habitude, le contrôle musclé auquel j’avais droit chaque fois que je rentrais ou sortais d’Algérie. Mais cette fois‑ci c’était encore plus musclé : ils m’ont retenue plus de trois heures, puis une nuée d’officiers de police s’est jetée sur moi en me disant « vite, vite, madame, prenez vos affaires ! » On m’a raccompagnée à l’avion sans m’expliquer que j’étais interdite d’entrée. Ils ne m’ont rien dit, je ne savais pas où ils m’emmenaient. J’ai protesté, j’ai demandé ce qui se passait.
C’est dans les couloirs des salles d’embarquement que j’ai compris : « Ah, vous me ramenez à l’avion ? » Je me suis mise à hurler : « Qu’est‑ce qui se passe, pourquoi vous me ramenez à l’avion ? Quel est le motif ? » Ils n’ont rien voulu me dire. À un moment, l’un des officiers qui m’escortait, le plus âgé, s’est tourné vers moi et m’a dit : « Madame, vous êtes membre d’une ONG. » Oui, je suis membre d’une ONG — et après ? J’ai commis un crime ? J’ai tué quelqu’un ? Ceux qui ont pillé le pays sont libres, ils font ce qu’ils veulent en Algérie, mais nous non. Je suis membre de plusieurs ONG ; je suis la fondatrice de SOS Disparus. Vous m’avez pris mon fils, dites‑moi où il est !
Quand je suis arrivée à la salle d’embarquement, l’hôtesse derrière le comptoir m’a rendu mon passeport français et ma carte d’embarquement. Je lui ai demandé : « Et mon passeport algérien ? » Elle m’a répondu : « On va vous l’apporter. » Les policiers se sont arrêtés à la porte de l’avion. Une hôtesse m’a accompagnée jusqu’à mon siège comme si j’étais une malpropre. Lorsque l’avion allait fermer ses portes, l’hôtesse m’a finalement apporté mon passeport algérien. À l’intérieur se trouvait un papier plié en quatre. Ils se sont bien gardés de me le donner plus tôt. Ce papier parlait d’un refoulement, au titre de la loi 11‑08 qui encadre le séjour et les déplacements des étrangers en Algérie.
L’absurde, c’est que sur ce papier ils écrivent qu’ils me refoulent au titre d’une loi concernant les étrangers, alors que le document indique que je suis de nationalité algérienne et mentionne mon numéro de passeport algérien.
ME : Comptez‑vous aller jusqu’au rétablissement de votre droit de rentrer au pays ou êtes‑vous déjà dans la situation d’exilée politique ?
. je me bats contre l’administration et le pouvoir judiciaire pour savoir qui a pris cette décision, quand elle a été prise et quel en est le motif. En premier lieu, j’ai déposé un recours en annulation, qui a été rejeté sur le fond, le tribunal estimant que je n’avais pas prouvé que j’avais été refoulée d’Algérie — alors même que le document de refoulement figure dans le dossier.
J’ai engagé d’autres démarches pour obtenir la décision auprès du ministère de l’Intérieur, mais à ce jour je n’ai pas de réponse. Entre‑temps, quatre rapporteurs spéciaux des Nations unies ont saisi les autorités algériennes. Aux Nations unies, les autorités ont reconnu qu’il existait une décision d’interdiction d’entrée datée du 3 novembre 2021, sans dire qui l’avait prise ni en donner le motif. Elles se contentent d’évoquer la sécurité du pays et la souveraineté nationale, comme si j’étais un grand danger. Pourtant, j’ai fait la navette une vingtaine de fois depuis 2021 ; jamais on ne m’a signifié que j’étais frappée d’interdiction d’entrer sur le territoire.
je ne me considère pas comme une exilée. Je suis algérienne. Même si je suis née en France et que je vis en France, mon pays c’est l’Algérie ; je n’en ai pas d’autre. Il restera le mien jusqu’à ma mort. C’est le pays où j’ai grandi, où je me suis mariée, où j’ai eu mes enfants, où j’ai étudié, le pays de mes parents, de mes grands‑parents — tous enterrés en Algérie. Je refuse de me considérer comme exilée. Je me battrai jusqu’au bout pour retourner chez moi la tête haute et j’exigerai des excuses. Ce qui rend la situation intolérable, c’est que mon fils disparu est là‑bas ; ce n’est pas en France que je le cherche mais en Algérie, et c’est là que je peux le trouver.
ME : Quelles démarches avez‑vous engagées pour obtenir la copie de la décision ?
. Nous avons demandé au juge une ordonnance enjoignant le ministère de l’Intérieur à nous délivrer copie de la décision. Le juge administratif nous a accordé une ordonnance sur requête et nous a demandé de la signifier au ministère de l’Intérieur par huissier. L’huissier s’y est rendu avec l’ordonnance ; on lui a opposé une fin de non‑recevoir : « Nous ne sommes pas au courant de cette affaire. » Il est allé à la police des frontières, qui a dit la même chose. Puis à la direction générale de la police (DGSN), qui a renvoyé vers la police des frontières et le ministère de l’Intérieur. Le ministère répond : « Nous n’avons pas cette décision, et même si nous l’avions, nous ne vous la donnerions pas. »
C’est la loi du plus fort. Ce sont des hors‑la‑loi. Ils ne respectent pas la justice de leur pays : quand le juge demande que l’on nous délivre cette décision, on répond qu’on ne l’a pas, et même si on l’avait, on ne la délivrerait pas. Comment peut‑on considérer ces gens‑là ?
ME : Avez‑vous entendu l’appel de Tebboune aux opposants, les invitant à rentrer ?
. Oui, bien sûr que j’ai entendu l’appel de Tebboune. C’est plutôt un appel à l’international. Ils font tout pour l’international, sauf qu’ils n’y arrivent pas.
ME : Qu’en pensez‑vous ?
. Je ne me considère pas comme une opposante politique. Je fais du droit humain : je dénonce les violations des droits de l’homme, je dénonce les disparitions forcées. Mon combat premier, avant même les droits de l’homme en général, c’est de retrouver les disparus et de faire la vérité sur eux. Ces personnes ont été arrêtées par les autorités et ont été rendues disparues ; ils ne peuvent pas prétendre ne pas savoir où elles sont. Nous demandons simplement : où sont nos enfants ? Qu’ont‑ils fait de nos enfants ? S’ils sont morts, rendez‑nous leurs corps. C’est tout ce que nous demandons. Rendez‑nous les corps de nos enfants ! Nous n’avons pas le pouvoir d’emprisonner qui que ce soit, je le ferais volontiers si je le pouvais, mais au moins rendez‑nous les corps.
ME : Avez‑vous l’intention de répondre à l’appel si des mesures concrètes sont prises ?
. J’attends de voir. On a entendu beaucoup de déclarations, mais j’attends des actes. Je ne suis pas pressée. De toute façon, j’attends d’avoir mon passeport ; une fois que je l’aurai, je prendrai peut‑être l’avion, mais pas immédiatement — pas pendant les vacances. J’attendrai que la situation se calme, peut‑être vers le mois d’octobre, pour voir si l’on a vraiment le droit de rentrer chez soi, un droit que personne ne devrait pouvoir enlever. Ce sont nos parents et nos grands‑parents qui se sont battus pour l’indépendance de l’Algérie. Ma mère travaillait pour le FLN en France ; elle n’avait peur de personne.
je ne baisserai pas les bras, je ne me tairai pas, je ne me laisserai pas faire. Je vais continuer à me battre. Oui, je tenterai à nouveau de rentrer dans mon pays, et cette fois‑ci je reviendrai pour ne plus repartir : je refuserai de remonter dans l’avion.


