L’invitation est autant inattendue que surprenante. Depuis l’Allemagne, où il effectue une visite de travail de deux jours, le président Abdelmadjid Tebboune a affirmé que les « opposants sont les bienvenus en Algérie ».
S’exprimant devant des membres de la communauté algérienne établie en Allemagne, le chef de l’État a assuré avoir déjà tenu le même discours à plusieurs reprises. « Chaque Algérien a le droit de critiquer, dans le respect de nos traditions. La diffamation et l’insulte ne nous ramènent que la haine et la violence. Il peut exprimer son avis, dire pourquoi il n’est pas d’accord, donner sa vision. Ces choses enrichissent le processus national, au contraire, et celui qui ne l’accepte pas n’a rien compris », a-t-il déclaré.
Une formule qui ouvre la porte à plusieurs interprétations. Que signifie, en pratique, le « respect de nos traditions » ? S’agit-il d’une référence aux valeurs de la société, d’une exigence de respect des institutions ou d’une limite politique à la liberté d’expression ? Le président ne l’a pas précisé.
Un discours de circonstance ou un signal politique ?
Reste également à savoir si cette sortie procède d’un discours de circonstance, dicté par le contexte de cette visite officielle en Allemagne, ou si elle traduit une réelle volonté d’ouverture politique.
La question se pose d’autant plus que Berlin a joué un rôle dans les efforts diplomatiques ayant précédé la libération de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. Elle intervient aussi quelques jours seulement après les élections législatives du 2 juillet, marquées par une abstention massive. Une désaffection que plusieurs observateurs ont interprétée comme le symptôme d’une profonde crise de confiance entre les citoyens et les institutions, voire comme l’illustration d’une vie politique en perte de vitalité.
Dans ce contexte, l’appel lancé depuis Berlin peut être perçu comme une tentative d’envoyer un signal d’apaisement. Encore faut-il qu’il soit suivi d’effets.
Un précédent en février resté sans bilan
Ce n’est pas la première fois que le président Tebboune tend la main aux Algériens établis à l’étranger.
En février dernier, lors d’un entretien avec la presse nationale, il avait déjà invité les jeunes Algériens en situation irrégulière en Europe à rentrer au pays, affirmant que ceux qui avaient commis de « petites erreurs » seraient accueillis et pourraient reprendre leur place dans la société.
Plusieurs mois après cet appel, aucun bilan officiel n’a été communiqué. On ignore combien de personnes y ont répondu favorablement et si des mesures particulières ont été prises pour faciliter leur retour.
Dans les faits, les retours demeurent rares. Les quelques médias ou plateformes qui abordent encore les sujets les plus sensibles ne rapportent pas de vague de « revenants ». Beaucoup d’Algériens établis à l’étranger continuent de craindre des poursuites judiciaires ou des restrictions à leur arrivée sur le territoire national.
Un climat peu propice à un retour des exilés
Car au-delà du discours, le contexte politique demeure marqué par de nombreuses restrictions dénoncées par les partis d’opposition, les organisations de défense des droits humains et plusieurs ONG internationales.
Des centaines de personnes feraient l’objet d’interdictions de sortie du territoire, tandis que de nombreux Algériens vivant à l’étranger affirment redouter un retour qui pourrait se solder par une arrestation ou des poursuites judiciaires.
Certaines figures militantes demeurent, de fait, empêchées de rentrer. C’est notamment le cas de Nassera Dutour, présidente du Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), dont l’association a été dissoute par la justice.
Le climat politique apparaît lui aussi fortement contraint. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a dénoncé à plusieurs reprises des entraves à ses activités, notamment l’interdiction de certaines manifestations et de son université d’été. D’autres organisations, comme RAJ (Rassemblement Action Jeunesse), la LADDH (Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme), ont été dissoutes alors que des partis tels que le PST ou le MDS, ont également vu leurs activités entravées par des décisions judiciaires.
Des poursuites qui alimentent la défiance
À cela s’ajoutent les poursuites engagées contre des internautes pour des publications sur les réseaux sociaux.
Ces dernières semaines encore, plusieurs affaires ont suscité des réactions. Selon les informations ayant circulé, des citoyens ont été poursuivis ou condamnés après avoir évoqué des sujets que les autorités ont ensuite elles-mêmes reconnus ou traités publiquement, qu’il s’agisse des importations de moutons pour l’Aïd ou encore de la qualité de la…pastéque.
Des chercheurs universitaires croupissent en prison pour avoir critiqué le projet Gara Djebilet ou évoqué des faits d’histoire.
Autant d’affaires qui alimentent le sentiment que les limites de la liberté d’expression demeurent floues et contribuent à entretenir la méfiance d’une partie de l’opinion.
Restaurer la confiance par des gestes concrets
Dans ces conditions, l’appel lancé depuis Berlin, aussi inédit soit-il, risque de ne pas suffire à convaincre ceux qui ont choisi l’exil ou qui hésitent à rentrer.
Pour produire un véritable effet, il devrait, de l’avis de nombreux observateurs, s’accompagner de mesures de détente susceptibles de restaurer la confiance : clarification des garanties offertes aux personnes concernées, levée des entraves pesant sur l’exercice de l’activité politique, réouverture du champ médiatique, possibilité pour les partis et les associations d’exercer librement leurs activités, ou encore réexamen de certains textes de Lois et de certaines mesures administratives et judiciaires.
Car si le président affirme que la critique « enrichit le processus national », nombreux sont ceux qui attendent désormais que cette affirmation trouve une traduction concrète dans les faits.


