Les résultats provisoires des élections législatives du 2 juillet, annoncés lundi par le président par intérim de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), Karim Khelfane, confirment ce qui se dessinait dès les premières heures du dépouillement : le scrutin du jeudi 02 juillet a été massivement boudé par les électeurs. Avec un taux de participation de 21,24 % à l’intérieur du pays et à 10,75 % dans les circonscriptions électorales à l’étranger (Jeudi soir, le président de l’Anie avait annoncé des taux de 20,79 % et 10,67 % respectivement), près de 4/5 des électeurs ont choisi de ne pas se rendre aux urnes, prolongeant une tendance observée depuis plusieurs années.
Faute d’instituts de sondage- la Loi y afférente est mise sous le boisseau-, d’une vie politique pleinement ouverte et d’un débat public normalisé, toute lecture objective et définitive de ces résultats demeure délicate. Les chiffres permettent néanmoins de dégager plusieurs tendances lourdes qui interrogent autant le pouvoir que l’opposition.
Une abstention qui s’installe depuis le Hirak
Depuis le déclenchement du Hirak en 2019, toutes les consultations électorales organisées en Algérie se heurtent à une forte abstention. Présidentielle, référendum constitutionnel, élections locales ou législatives : le désengagement électoral est devenu un phénomène structurel.
Pour de nombreux observateurs, cette désaffection constitue moins un rejet de la démocratie qu’un rejet des conditions dans lesquelles elle s’exerce. Elle traduit une profonde crise de confiance envers les institutions et un doute persistant sur la capacité du vote à produire une alternance ou un véritable changement politique.
Le constat rejoint celui exprimé par plusieurs partis d’opposition, dont le RCD, pour lequel cette abstention représente un “verdict politique” contre un système jugé incapable de se réformer. D’autres analystes y voient surtout l’expression d’une demande de renouvellement politique à laquelle les institutions actuelles ne parviennent toujours pas à répondre.
Le pouvoir conserve son socle électoral
Si l’abstention constitue le principal enseignement politique du scrutin, les résultats montrent également une remarquable stabilité du camp du pouvoir, en ce sens qu’il garde sa base électorale laquelle toutefois se rétrécit comme peau de chagrin au fil des consultations.
Le Front de libération nationale (FLN) demeure la première force de l’Assemblée avec 90 sièges, devant le Rassemblement national démocratique (73 sièges), le Front El Moustakbal (59 sièges) et le Mouvement El Bina (38 sièges). À eux seuls, ces partis continuent de former le cœur de la majorité présidentielle.
Par rapport à 2021, le FLN recule légèrement (98 à 90 sièges), tandis que le RND progresse sensiblement (+15 sièges) et que le Front El Moustakbal poursuit sa montée en puissance (+11 sièges). Le Mouvement El Bina demeure, quant à lui, quasiment stable.
Cette majorité acquise au Président Tebboune lui permettra de désigner un Premier Ministre, comme le stipule la Constitution.
Depuis des années, ces formations jouissent de l’appui de l’administration et d’importants relais institutionnels. Les résultats n’en montrent pas moins que leur électorat, bien qu’en net recul, demeure mobilisé, dans un contexte où la majorité des citoyens choisit de s’abstenir. Cette capacité de mobilisation apparaît également dans les circonscriptions de la communauté nationale à l’étranger, où plusieurs de ces partis remportent également des sièges.
Autrement dit, si la légitimité du scrutin est fragilisée par la faible participation, la base électorale du régime, elle, continue de voter.
Le poids persistant du courant islamo-conservateur
Autre enseignement : le courant islamo-conservateur demeure l’une des principales forces organisées du paysage politique.
Malgré un recul du Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui passe de 65 à 43 sièges, les partis se réclamant de cette sensibilité conservent une représentation importante grâce notamment au parti d’Abdellali Hassani, au Mouvement El Bina (38 sièges), ainsi qu’à d’autres formations conservatrices présentes dans la nouvelle Assemblée.
Ce résultat confirme que, malgré les transformations politiques des dernières années, ce courant conserve une implantation électorale solide, supérieure à celle des forces démocratiques.
Les démocrates face à un constat préoccupant
À l’inverse, les formations démocratiques sortent particulièrement affaiblies de ce scrutin.
Le Front des forces socialistes (FFS), qui retrouve l’Assemblée après avoir boycotté les législatives de 2021, obtient 12 sièges. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ne décroche que 4 sièges. Le Parti des travailleurs (PT) tombe à 3 sièges, tandis que Jil Jadid conserve une représentation symbolique avec 3 élus. Ces résultats interrogent.
Le climat politique, marqué par la restriction des espaces d’expression, les poursuites judiciaires visant des militants et les difficultés d’organisation des partis, constitue sans aucun doute un facteur explicatif. Les divisions internes qui traversent plusieurs formations démocratiques depuis plusieurs années ont également pesé.
Mais ces éléments suffisent-ils à expliquer une telle faiblesse électorale ? L’absence quasi totale de représentants démocrates parmi les élus de la diaspora invite à dépasser les seules explications liées au contexte politique.
Une interrogation de fond demeure : les partis démocratiques paient-ils avant tout leur dispersion, leur incapacité à construire une offre politique commune et lisible ? Ou assistent-ils à une recomposition plus profonde de la société, où le courant conservateur dispose désormais d’une implantation nettement plus solide que les forces modernistes ? Le débat est désormais ouvert.
Les indépendants perdent leur statut d’alternative
L’autre évolution notable concerne les candidats indépendants. Présentés en 2021 comme le symbole du renouvellement politique, ils passent de 84 sièges à seulement 32.
Cette forte baisse peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Une partie de ces élus a, au fil de la législature, rejoint les logiques classiques de fonctionnement parlementaire ou les majorités soutenant le gouvernement, brouillant leur image d’alternative au système partisan traditionnel.
Pour de nombreux électeurs, le statut d’indépendant n’apparaît plus comme une garantie de rupture avec les pratiques politiques dénoncées depuis des années. Cette évolution pourrait avoir nourri une défiance accrue à leur égard.
Le recul de la représentation féminine
Le scrutin semble également confirmer une autre tendance : la diminution de la présence des femmes au sein de la future Assemblée.
Au-delà du nombre de députées élues, les formations dirigées par des femmes enregistrent des résultats particulièrement modestes. Le Parti des travailleurs, conduit par Louisa Hanoune, ne conserve que trois sièges. TAJ, dirigé par Fatma-Zohra Zerouati, recule également à trois élus.
Cette évolution interroge alors même que la précédente législature avait déjà marqué un recul sensible de la représentation féminine, conséquence notamment de la suppression du système de quotas.
Une crise politique qui perdure
Au-delà de la répartition des sièges, le principal enseignement de ces législatives demeure ailleurs.
Pour la quatrième fois depuis le Hirak, une majorité d’Algériens choisit de rester en dehors du processus électoral. Cette abstention massive ne traduit pas nécessairement un désintérêt pour la politique. Elle exprime, pour nombre d’observateurs, une défiance persistante envers des institutions dont une large partie de la population ne se sent plus représentée.
Dans le même temps, les résultats montrent qu’un électorat discipliné continue d’assurer la domination des partis soutenant le pouvoir, tandis que les forces démocratiques peinent toujours à transformer leur influence dans le débat public en soutien électoral.
Autant d’enseignements qui dépassent largement le seul scrutin du 2 juillet et renvoient à une question plus fondamentale : celle de la capacité du système politique algérien à renouer, un jour, avec une confiance populaire aujourd’hui profondément érodée.


