Paris à la traîne : Rome et Madrid redessinent leur influence en Algérie

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La séquence diplomatique que vient de vivre l’Algérie met en lumière un contraste saisissant : alors que les relations avec l’Italie et l’Espagne s’inscrivent dans une dynamique de consolidation et de projection, celles avec la France replongent dans une zone de turbulences, au moment même où un apaisement semblait amorcé.

Tout commence par la visite de la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni, venue à Alger confirmer la solidité du partenariat stratégique entre les deux pays. Au cœur des échanges : énergie, investissements et coopération industrielle. Rome, déjà premier client du gaz algérien, entend consolider sa position de hub énergétique en Méditerranée, dans un contexte de recomposition des flux liés aux tensions internationales. La visite a été marquée par des déclarations appuyées sur la “relation privilégiée” entre les deux pays, ainsi que par la signature de nouveaux accords renforçant les liens économiques et énergétiques.

Dans la foulée, c’est l’Espagne avec laquelle la relation a été presque gelée depuis 2022, dans la foulée du changement de Madrid de sa position concernant la question sahraouie, qui a réaffirmé avec force son rapprochement avec Alger. En déplacement officiel, le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares a souligné que l’Algérie est un « partenaire stratégique » et « un ami » avec lequel Madrid partage des intérêts communs, notamment en matière de stabilité en Méditerranée et en Afrique. Reçu par le président Abdelmadjid Tebboune, il a insisté sur le « caractère privilégié » des relations bilatérales.

Les signaux sont multiples : relance du traité d’amitié, coopération culturelle avec l’inauguration d’un centre Cervantes à Oran, et surtout un dynamisme économique notable. Les échanges commerciaux ont atteint 8,5 milliards d’euros en 2025, avec des exportations espagnoles vers l’Algérie ayant triplé en un an. Plus de 100 entreprises espagnoles sont désormais présentes sur le marché algérien. Autant d’indicateurs d’une relation en pleine relance après les tensions passées.

Mais un élément interpelle : cette relance des relations s’opère-t-elle au prix d’une mise entre parenthèses de la question sahraouie ? Longtemps au cœur des crispations entre Alger et Madrid, elle semble aujourd’hui absente des discours officiels. Faut-il y voir un pragmatisme assumé, dicté par les intérêts économiques et énergétiques, ou une reconfiguration plus profonde des priorités diplomatiques ? Alger et Madrid sont-elles sur la même longueur d’onde concernant l’approche du processus du réglement de la question engagé récemment?

Un coup de froid avec Paris

Au même moment pourtant, un tout autre message est adressé à la France. Le chargé d’affaires de l’ambassade française à Alger a été convoqué par les autorités algériennes pour une protestation « dans les termes les plus fermes ». En cause : le renouvellement pour une année supplémentaire de la détention provisoire d’un agent consulaire algérien en France.

Selon le ministère algérien des Affaires étrangères, il a été « fermement rappelé » au diplomate français que cet agent bénéficie d’un statut protégé au titre de la Convention de Vienne sur les relations consulaires. Alger a également exprimé une « très vive réprobation » face au « traitement inqualifiable » subi par le détenu. Surtout, les autorités ont averti que cette décision « aura inévitablement des conséquences sur le cours normal des relations algéro-françaises ».

Cette crispation intervient pourtant à contretemps. Ces dernières semaines, des signaux d’apaisement semblaient émerger, notamment après la visite du ministre de l’intérieur français, Laurent Nunez et d’autres échanges diplomatiques récents. Mais cet épisode rappelle la fragilité structurelle d’une relation toujours exposée à des tensions récurrentes.

Des entreprises françaises en perte de vitesse

Ce refroidissement diplomatique n’est pas sans conséquences économiques. Depuis plusieurs années, les entreprises françaises voient leur position s’éroder progressivement sur le marché algérien. Longtemps premier partenaire commercial d’Alger, la France a été dépassée par d’autres acteurs, notamment l’Italie et, plus récemment, l’Espagne.

Des groupes historiquement bien implantés ont vu leurs parts de marché reculer, dans un contexte de diversification des partenaires engagée par les autorités algériennes. Cette évolution se traduit par une concurrence accrue, notamment européenne et asiatique, mais aussi par une perte d’influence dans des secteurs clés comme l’agroalimentaire, l’automobile ou les services.

Si certaines entreprises françaises restent présentes, leur capacité à capter les nouveaux projets structurants semble aujourd’hui plus limitée. À l’inverse, les entreprises italiennes et espagnoles bénéficient d’un contexte politique plus favorable et d’une dynamique bilatérale positive, leur permettant de gagner du terrain.

Un contexte international qui redistribue les cartes

Cette divergence de trajectoire entre partenaires européens s’inscrit dans un contexte plus large : celui des recompositions géopolitiques induites par la guerre contre l’Iran. Dans un environnement international marqué par l’incertitude et la primauté des intérêts stratégiques, les États privilégient des partenariats pragmatiques, orientés vers la sécurité énergétique et la stabilité régionale.

Dans ce jeu, l’Algérie apparaît comme un acteur clé. L’Italie et l’Espagne l’ont pleinement intégré, en adoptant une approche tournée vers les intérêts mutuels et la coopération concrète. À l’inverse, la relation avec la France semble encore freinée par des facteurs politiques et historiques.

Paris à la croisée des chemins ?

Dès lors, une question se pose : la France est-elle prête à revoir en profondeur son approche vis-à-vis de l’Algérie ? Certaines voix, comme celle de Ségolène Royal, reçu récemment en grande pompe à alger, plaident pour un changement de cap, appelant à dépasser les contentieux mémoriels et à privilégier une relation plus pragmatique.

Mais cette inflexion reste incertaine. La relation franco-algérienne demeure marquée par un héritage historique lourd, auquel s’ajoutent des différends politiques, judiciaires et migratoires. À cela s’ajoute une inconnue majeure : l’évolution du paysage politique français et la possible arrivée de l’extrême droite au pouvoir, qui pourrait durcir davantage les positions.

Un décrochage durable ?

Au final, la séquence actuelle dépasse le simple épisode diplomatique. Elle traduit une évolution plus profonde : celle d’un repositionnement progressif de l’Algérie vers des partenaires jugés plus fiables ou plus alignés sur ses intérêts.

Tandis que Rome et Madrid avancent avec pragmatisme — quitte à reléguer certaines questions sensibles au second plan — Paris donne le sentiment d’un partenaire hésitant, parfois en décalage avec les nouvelles réalités géopolitiques et économiques.

Dans un monde où les alliances se redéfinissent rapidement, la France joue peut-être une partie décisive en Algérie. Et le temps, lui, semble désormais compter.

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