Pétrole libyen : l’assassinat du chef milicien Al-Kikli rebat les cartes à Tripoli

Pétrole libyen : l’assassinat du chef milicien Al-Kikli rebat les cartes à Tripoli

La mort d’Abdelghani Al-Kikli, puissant chef milicien de Tripoli, survenue le 12 mai dans des affrontements violents, pourrait reconfigurer profondément le contrôle des ressources énergétiques en Libye, pays dont l’économie dépend à 98% des revenus pétroliers.

Les violents affrontements qui ont suivi la mort d’Al-Kikli, chef de l’Appareil de soutien à la stabilité (SSA), ont paralysé plusieurs quartiers de Tripoli. Le ministère de l’Intérieur a dû appeler les habitants à rester confinés chez eux, tandis que l’activité économique s’est brutalement interrompue, affectant les opérations pétrolières dans la région occidentale.

Cette escalade ne survient pas dans un vide mais s’inscrit dans un contexte déjà tendu, alors que le champ pétrolier de Sharara, d’une capacité de 300 000 barils par jour, vient d’être à nouveau fermé en mai 2025 par des groupes armés liés à l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar, perturbant les exportations vers la raffinerie de Zawiya.

Un vide sécuritaire autour des ressources stratégiques

Pour comprendre l’ampleur du bouleversement en cours, il faut saisir l’importance d’Al-Kikli dans l’échiquier sécuritaire libyen. Ce dernier dirigeait depuis Tripoli l’une des milices les plus influentes de l’ouest libyen. Son réseau d’influence s’étendait bien au-delà des simples préoccupations militaires pour atteindre les secteurs bancaires et administratifs stratégiques, lui conférant un rôle indirect mais significatif dans les circuits financiers liés aux revenus pétroliers.

Au fil des années, la SSA, sa milice, avait méthodiquement établi une présence dans des zones urbaines proches d’infrastructures énergétiques critiques, participant notamment à l’accord d’août 2024 censé sécuriser les sites stratégiques comme les raffineries et la Banque centrale libyenne. Sa disparition soudaine crée désormais un vide préoccupant dans ce dispositif de protection soigneusement élaboré.

Une manœuvre politique derrière l’offensive militaire

Dans ce contexte de fragilité accrue, l’assaut mené par la Brigade 444, affiliée au ministère de la Défense du Gouvernement d’union nationale (GUN), contre la SSA révèle une dimension stratégique plus profonde. Cette opération pourrait en effet s’interpréter comme une tentative délibérée du Premier ministre Abdelhamid Dbeibah de consolider son contrôle non seulement sur la sécurité, mais également sur les flux financiers liés au pétrole. Ce timing n’est pas anodin puisque Dbeibah est actuellement impliqué dans les négociations du contrat pétrolier d’Arkenu Oil, aux enjeux économiques considérables.

Par ailleurs, cette initiative militaire intervient précisément dans un contexte où le gouvernement de Tripoli tente de s’affirmer avec force comme l’unique interlocuteur légitime des compagnies pétrolières internationales. Un effort qui semble porter ses fruits puisqu’en mai 2025, les géants Eni et BP ont finalement repris leurs forages onshore après 10 ans d’interruption, visant à doubler la production libyenne avec un objectif ambitieux de 2 millions de barils par jour d’ici 2027.

Une géographie des ressources qui alimente les divisions

Au-delà de l’incident spécifique à Tripoli, la fracture politique libyenne se superpose parfaitement à une géographie des ressources énergétiques qui ne cesse d’attiser les convoitises. Cette configuration explique largement la persistance des tensions.

À l’ouest, le gouvernement reconnu par l’ONU de Dbeibah contrôle la National Oil Corporation (NOC) et les principales institutions financières, lui assurant une légitimité internationale et des leviers économiques substantiels. Face à lui, à l’est, l’administration affiliée au maréchal Haftar ne cesse de tenter de s’approprier le contrôle des ressources, comme en témoigne sa décision d’août 2024 lorsqu’elle a unilatéralement annoncé la suspension de la production et des exportations de pétrole.

Les conséquences de cette division structurelle sont loin d’être théoriques et se manifestent régulièrement par des incidents graves. En décembre 2024 par exemple, des affrontements entre milices à Zawiya ont gravement endommagé la deuxième plus grande raffinerie du pays, entraînant une déclaration de force majeure. Des réservoirs de stockage avaient été incendiés suite à des tirs d’armes lourdes, illustrant de façon dramatique la vulnérabilité des infrastructures face aux violences.

Le cycle infernal de l’instabilité pétrolière

À la lumière de ces événements récurrents, il apparaît clairement que les tensions autour du contrôle des ressources pétrolières constituent le principal facteur d’instabilité en Libye. Cette réalité paralyse les efforts de développement, comme en témoigne le sort du plan ambitieux lancé par la National Oil Corporation pour le forage de 121 nouveaux puits en 2024, régulièrement suspendu par des blocages ou des attaques.

Cette dynamique pernicieuse s’auto-entretient car le conflit libyen prend fréquemment la forme d’une lutte pour le contrôle de la Banque centrale et des revenus pétroliers. Dans ce jeu d’influence, les blocages répétés des sites pétroliers transforment cyniquement les infrastructures énergétiques en simples leviers de négociation politique, au détriment évident de l’économie nationale et du bien-être des populations.

Dans cette configuration déjà instable, la disparition d’Al-Kikli pourrait bouleverser davantage les équilibres précaires établis autour du contrôle des ressources. Plus spécifiquement, la neutralisation de la SSA risque de provoquer une recomposition des alliances entre les autres milices importantes qui contrôlent différentes portions du territoire libyen et de ses infrastructures stratégiques.

Cette reconfiguration sécuritaire intervient paradoxalement alors même que l’industrie pétrolière tente de se relancer. Cette contradiction illustre parfaitement la complexité de la situation libyenne. Malgré la situation politique chroniquement instable, le Fonds monétaire international continue d’anticiper une reprise économique grâce au pétrole, tout en soulignant lucidement que celle-ci reste profondément menacée sans réformes structurelles profondes. Aussi, la mort d’Al-Kikli représente potentiellement un moment charnière non seulement dans le paysage milicien libyen, mais aussi dans la gouvernance du secteur énergétique tout entier.

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