Pourquoi vos prix ne baissent pas : le FMI pointe les banques centrales du Maghreb

Le Fonds monétaire international vient de publier un rapport sur l'indépendance des banques centrales au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Plusieurs pays de la région, dont l'Algérie, sont pointés pour leur dépendance au financement public. L'expert financier Omar Berkouk décrypte le dilemme dans lequel se trouvent aujourd'hui les gouverneurs de banques centrales.

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Le siège du Fonds monétaire international à Washington D.C. L'institution appelle les pays du Maghreb à renforcer l'indépendance de leurs banques centrales.

Les banques centrales sont sous pression. Partout dans le monde, la flambée des prix de l’énergie provoquée par le conflit au Moyen-Orient les force à choisir entre deux mauvaises options : laisser l’inflation s’emballer ou relever les taux d’intérêt au risque d’étouffer la croissance. Le FMI, lui, vient d’ajouter une couche : dans un rapport publié cette semaine, il avertit que plusieurs pays de la région MENA ne donnent pas à leurs banques centrales les moyens de faire ce choix librement.

Le constat de départ est historique. Entre 1981 et 1999, l’inflation moyenne dans la zone Moyen-Orient et Asie centrale tournait autour de 9 %. Elle est tombée à 5 % entre 2000 et 2019, en parallèle des réformes qui ont renforcé l’autonomie des banques centrales. Mais cette amélioration n’a pas été la même partout. Et le choc actuel remet tout à l’épreuve.

“L’inflation ou le chômage…la croissance ou la récession !“

Omar Berkouk, expert économique et financier ayant passé plusieurs années dans des banques d’investissement, a accepté de nous livrer sa lecture sur la question. “Avant le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, tout le monde anticipait une baisse des taux, mais c’est l’inverse qui s’est produit”, constate-t-il d’emblée. Les banques centrales “ont changé leur angle d’attaque” et réfléchissent maintenant à relever leurs taux d’intérêt pour freiner la hausse des prix. Mais relever les taux, c’est rendre le crédit plus cher. Les entreprises investissent moins, les ménages empruntent moins et consomment moins et par conséquent l’économie ralentit. “C’est comme si on saignait un malade fatigué”.

Selon notre interlocuteur, pour la plupart des Banques centrales, l’objectif de stabilité du niveau général des prix est premier. Le second est le maintien des conditions générales favorables à la croissance et l’emploi. Face à la résurgence de l’inflation mondiale et au risque de sa généralisation les banques centrales doivent choisir lequel des deux maux il faut traiter en premier, inflation ou chômage.

“Si la priorité est donnée à la lutte contre l’inflation, le relèvement des taux d’intérêt aura pour conséquence un ralentissement voire une récession économique mondiale avec son cortège de destruction d’emplois. C’est ce que décrit la fameuse Courbe de Philips chère aux économistes”, explique-t-il. Et de trancher : “Agir fait mal. Ne pas agir aussi. Elles devront doser le timing et le nombre de hausses de taux nécessaires sans ”tuer” la croissance économique.”

Pour mesurer jusqu’où les marchés anticipent ce resserrement, Omar Berkouk suit plusieurs indicateurs, dont les taux à terme («forward»). Les taux souverains à 10 ans qu’il désigne comme “les cloches du marché” ont atteint des niveaux qu’il juge préoccupants : 4,5 % aux États-Unis, 3,10 % en Allemagne, 4,90 % au Royaume-Uni et 2,90 % au Japon.

La hausse des taux longs signale une anticipation d’inflation qui appelle une réaction des banques centrales. Toujours selon notre interlocuteur, si ces dernières pilotent la courbe des taux à court terme, c’est bien le marché qui dicte les taux longs. Conséquences attendues : un renchérissement du coût de la dette pour plusieurs grandes économies, une dépression du marché immobilier et un ralentissement de l’investissement.

Le parallèle avec les années 70 est dans toutes les mémoires : l’inflation avait atteint 14 %, les taux 18 %, avant une récession généralisée.

Ce que protège un mandat fixe

Dans ce contexte le travail du Gouverneur de la Banque centrale doit s’effectuer dans le cadre de son Mandat qui repose sur des objectifs prédéterminés et sur une Indépendance, une autonomie garantie par le Législateur voire la Constitution dans certains Pays.

La Politique monétaire d’un Pays ou d’une Zone économique dotée d’une Banque Centrale doit être “protégée” des pressions politiques. Car les Gouvernements ont une préférence pour l’emploi a court terme en acceptant une plus forte inflation des déficits budgétaires et un fort endettement. Rarement un Banquier Central se présente aux élections générales.

L’exemple américain est parlant. Trump a voulu forcer le gouverneur de la Réserve fédérale à baisser les taux. Le gouverneur a refusé. Son mandat le protégeait. Le FMI formule exactement la même exigence pour la région MENA : des mandats plus longs que les cycles politiques, des nominations fondées sur la compétence, moins de représentants gouvernementaux dans les conseils des banques centrales. Et surtout, des règles claires interdisant aux banques centrales de financer directement les déficits de l’État.

C’est là que le bât blesse. Le rapport identifie ce qu’il appelle la “dominance financière”. Quand un État emprunte massivement à son propre système bancaire, la banque centrale se retrouve coincée. Relever les taux alourdit la facture de la dette publique. Alors elle hésite ou elle n’agit pas et l’inflation continue.

Taux en baisse à Alger, taux en hausse à Francfort et Washington : le grand écart

L’Algérie figure dans le rapport parmi les pays ayant conduit des réformes légales entre les années 1980 et 2010. Mais le FMI distingue le texte de la réalité : une banque centrale peut être indépendante sur le papier et subir des pressions dans les faits.

Pour preuve, pendant que la Fed et la BCE maintenaient leurs taux face au retour de l’inflation, la Banque d’Algérie abaissait son taux directeur à 2,50 % en janvier 2026, dans la continuité d’un mouvement entamé en août 2025. Dans un système bancaire où le crédit au secteur privé ne représente que 19 % du PIB, contre près de 46 % pour les concours accordés au gouvernement et aux entreprises publiques, la question de savoir au service de qui tourne la politique monétaire reste entière.

Pour les économies du Maghreb, Berkouk résume l’exposition au choc en deux effets simultanés : inflation importée d’un côté, baisse de la demande pour leurs matières premières de l’autre. Le FMI, lui, mesure sur le long terme : quand une banque centrale gagne en indépendance, l’inflation recule de 0,5 à 0,8 point de pourcentage en quatre ans. Un effet modeste en apparence, mais décisif quand les prix s’emballent.

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