Le report de la rentrée scolaire au 21 septembre ne se résume pas à deux semaines supplémentaires de vacances. Pour Daouia Choualhi, enseignante et ancienne directrice de l’école privée Tafat, aujourd’hui à la retraite, la prolongation de l’interruption scolaire risque surtout d’accentuer les inégalités entre les élèves et de peser sur leurs apprentissages.
Initialement fixée au 6 septembre, la rentrée scolaire 2026-2027 a finalement été repoussée au 21 septembre sur instruction du Chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune. Selon le nouveau calendrier annoncé par les services du Premier ministre, les personnels administratifs reprendront le 6 septembre et les enseignants le 13 septembre. Les autorités n’ont pas précisé les raisons de ce changement.
Dans ce contexte, Daouia Choualhi porte son regard avant tout sur les élèves. « Je trouvais que trois mois de vacances, c’était catastrophique. Maintenant que ça grimpe à quatre, c’est encore pire », estime-t-elle dans un entretien accordé à Maghreb Emergent.
Pour l’ancienne directrice, la question centrale est celle de savoir ce que les enfants font pendant cette longue période loin de l’école. Et les réponses, selon elle, varient fortement en fonction du milieu social.
Les inégalités sociales au cœur des inquiétudes
« Pour les enfants dont les parents n’ont pas de moyens, ça va être vraiment l’absence totale sur le plan pédagogique », affirme-t-elle. Elle redoute que certains élèves passent plusieurs mois sans ouvrir leurs livres ou leurs cahiers, alors que les familles disposant davantage de ressources pourront leur proposer entre autres des activités, et des cours de langue.
« Pour les enfants dont les parents ont les moyens, ça va être un petit peu les centres aérés, ça va être les vacances réelles […] ça va être des cours de langue », explique-t-elle.
Cette différence de situation risque, selon elle, d’élargir davantage les écarts scolaires que les enseignants tentent de réduire pendant l’année. « Pour moi, les inégalités sociales vont se creuser davantage, alors que les enseignants ont tout fait pendant l’année pour colmater les fossés qui existent entre les enfants », estime-t-elle.
Elle résume son inquiétude par une formule : « Le temps prolongé hors école génère davantage d’inégalités que les enseignants peinent à effacer durant l’année. »
L’ancienne directrice évoque également les enfants qui, dans certaines familles, peuvent être sollicités pour participer aux tâches domestiques ou à la garde de leurs frères et sœurs. Elle cite aussi le cas d’enfants qu’elle dit voir travailler dans la rue, notamment comme vendeurs de galettes, d’eau ou de beignets, dans certaines zones en dehors d’Alger.
Des semaines de révisions supplémentaires à la rentrée ?
Au-delà des inégalités sociales, Daouia Choualhi s’inquiète des conséquences du calendrier sur les apprentissages. Plus la période sans école est longue, plus le temps consacré aux révisions risque, selon elle, de s’allonger au moment de la reprise.
« Au lieu de passer maintenant 15 jours à faire des révisions, on va en passer 20, 30 ou un peu plus, parce que les enfants vont oublier », estime-t-elle, en particulier pour les plus jeunes.
Elle fait également le lien avec les difficultés rencontrées durant l’année scolaire écoulée. Selon elle, les enseignants ont déjà subi une forte pression pour avancer dans des programmes qu’elle considère comme insuffisamment bouclés.
« Beaucoup de notions ont été survolées. Les programmes n’ont pas été complètement bouclés. Ça a généré un stress permanent chez les enseignants et chez les gosses, un rythme scolaire endiablé et très perturbé », affirme-t-elle.
Elle s’interroge ainsi sur l’intérêt pédagogique d’une nouvelle prolongation des vacances : « On dit que c’est sur ce plan-là qu’on les a encore rallongées. J’aimerais bien connaître les bénéfices. »
« On ne peut pas laisser des enfants seuls pendant quatre mois »
La retraitée pointe également les conséquences de cette situation pour les familles. Pour les parents qui travaillent, quatre mois d’interruption scolaire posent, selon elle, une question très concrète : comment assurer la garde et l’occupation des enfants ?
« Je ne peux pas être quatre mois avec l’enfant. Donc, qu’est-ce que je vais faire ? Je vais sûrement le laisser accroché à ses écrans », déplore-t-elle.
Elle redoute ainsi une perturbation du rythme de vie des enfants et davantage de tensions au sein des familles. « On va générer des conflits familiaux », estime-t-elle, évoquant notamment des horaires de sommeil fortement décalés.
Au-delà de la question pédagogique, elle craint surtout un risque de déscolarisation pour les élèves les plus fragiles. « Le décrochage scolaire va se voir chez certaines classes sociales », affirme-t-elle, tout en reconnaissant que les familles disposant davantage de moyens pourront compenser cette période par des cours particuliers, des activités ou des solutions de garde.
D’où son souhait de voir mener des enquêtes pour mesurer concrètement les conséquences du calendrier sur les différents profils d’élèves : « J’aimerais bien qu’ils fassent des enquêtes pour voir quels sont les grands perdants de ces longues vacances. »
Faut-il repenser le calendrier selon les régions ?
Sur les raisons du report, Daouia Choualhi estime que le débat devrait surtout porter sur l’organisation générale du temps scolaire. Elle remet notamment sur la table la question des différences climatiques entre le Nord et le Sud du pays.
« On n’a qu’à faire du zoning comme ailleurs », propose-t-elle, estimant qu’il n’est pas pertinent d’imposer « à quelqu’un qui vit sous 50 degrés les mêmes rythmes que ceux qui vivent sous 30 ou 20 degrés ».
Une telle organisation poserait néanmoins la question des examens et des calendriers nationaux. L’ancienne directrice estime qu’il faudrait réfléchir à des adaptations, notamment avec des calendriers différenciés selon les régions.
Pour elle, l’enjeu dépasse donc largement la seule date du 21 septembre. « Il faut une grosse réflexion autour du rythme scolaire et du temps passé à l’école, au Sud et au Nord », plaide-t-elle.
Mais dans ce débat, elle insiste pour que la question des élèves reste centrale. « Quand on les récupère en septembre, ce sont les enfants qui ont tout perdu, en fait. Surtout ceux issus de milieux sociaux modestes. »
« C’est ceux-là qui vont en pâtir, en fin de compte », conclut Daouia Choualhi.


