Les commerces sont ouverts. Les passants détendus. Seul signe d’un jour particulier, les trois policiers en faction devant l’école primaire Fatima Zohra Machour. C’est le centre de vote ou je suis inscrit. J’y reviens constamment depuis 20 ans pour mon reportage de couverture des élections. Je me souviens en franchissant la porte, que j’ai manqué à l’appel aux présidentielles de septembre 2024. Dans ma cellule d’El harrach. Il n’y a pas de monde. Je ne suis pas surpris. A la réunion de rédaction deux heures plus tôt, je ne savais pas encore ce que j’allais faire pour mon article. Ma décision est prise devant la tranquille vacuité du lieu. Le calme étrange de cette cour sans le brouhaha de la récréation. Je vais voter. Je ne l’ai plus fait qu’une seule fois depuis les législatives du 26 juin 1991. Quelque part au milieu de la première décennie Bouteflika. Toujours pour choisir des députés. Je vais voter, c’est sans doute la manière la plus simple de faire mon reportage. Rentrer dans la peau d’un électeur. Tout simplement.
Une ancienne camarade
Le bureau 5 pour hommes est au premier étage. Trois superviseurs s’arrêtent de papoter sur la coursive et me dévisagent. Suis-je démasqué ? J’ai pourtant toute l’allure du parfait citoyen : l’âge plus que grisonnant, la tenue convenue d’ancien marin repenti, et la décontraction de celui qui fait son devoir. C’est peut être juste l’oisiveté. Il ne se passe pas grand-chose ici, et l’arrivée d’un électeur mérite une pause attentionnée. Il y a déjà quelqu’un dans l’isoloir quand je tend ma carte d’électeur à l’assesseur du bureau 5. Ce n’est peut être pas aussi désespérant la politique dans mon pays. Je demande que l’on m’explique la procédure. Il y a cette subtilité du vote préférentiel. On peut cocher des noms sur la liste. Ne pas respecter l’ordre des candidats proposé dans la liste. Mais moi, Je n’ai même pas encore réfléchi à qui donner mon suffrage. Je cherche un bulletin blanc au bout de la rangée des listes. Ils ne les donnent pas. Je m’éternise dans l’isoloir. Je me dis d’ailleurs une fois dehors que j’aurais du y tourner une story pour l’Instagram de Maghreb Emergent. Je n’ai plus la vivacité de 1991. Je crois que je vais voter pour le parti des travailleurs. J’ai des divergences à la pelle avec Louiza Hanoune. Et aussi du respect. Une ancienne camarade. Qui pour moi s’est un peu égarée avec le grand frère Bouteflika. J’essaye de me trouver des alibis solides à ce que je fais. La liste 07, celle du PT, est la seule qui propose une parité parfaite hommes-femmes sur les 12 premiers candidats. Ce n’est pas rien. J’aurais pu aussi choisir Ahmed Djedai, mon respectable médecin traitant, tête de liste FFS. Mais J’ai toujours en moi le haut le cœur ressenti pendant la campagne de son premier secrétaire. Triste.
Bousbaa Lazreg
Je ressors enfin de l’isoloir et du tête à tête avec ma mauvaise conscience . Pas de nouvel électeur depuis tout ce temps. Je me dit que je suis peut être entrain de sauver la politique d’une inexorable extinction. Je glisse l’enveloppe dans l’urne et reçois les remerciements appuyés de l’assesseur. Et puis arrive le moment déchirant ou je dois ressembler à ceux que, le Hirak non béni, appelle les « Bousbaa Lazreg ». Je m’y reprends à deux fois, entre « stupeur et tremblements ». J’exagère peut être. Je suis tenté de dire la vérité à l’assesseur. Lui dire que je suis journaliste et que ce n’est que pour le besoin de mon article que j’ai voté. Ce serait une demi-vérité. Il y a un mois j’allais vraiment voté. Une option suggérée par la promesse d’une offre électorale un peu colorée avec quelques acteurs de l’opposition qui, au bout du néant, ont décidé autre chose que la chaise vide. Des amis sur la liste RCD d’Alger par exemple. Un parti resté fidèle à l’esprit du 22 février et des candidats, comme Mohamed Iouanoughene, Smain Lalmas et d’autres, figures de leur professions, engagés de longue date pour la justice et les libertés. Et puis l’article 200 du code électoral s’est mis en route. Tout ratiboisé. Trop long a raconter. Même à huis clos dans un bureau de vote désert.
Peut être trop tard
Je suis de retour dans la vraie vie. Je suis un peu sonné. Je tiens donc mon reportage. J’ai voté parce que je crois que demain lorsque l’autocratie disparaîtra d’Algérie, il sera peut être trop tard. Plus personne ne saura plus voter. Et les IA génératives de dernière génération ne nous auront pas trouvé mieux pour organiser la représentation et le pouvoir politique. Je reprends mes esprits au café de la placette. Un œil sur la porte de l’école. La brise d’Est n’est pas retombée. Les dards du soleil non plus. J’ai peut-être voté aussi parce que j’ai peur d’être exclu. De ne plus me sentir du tout citoyen de ce pays. J’étais en prison lors des dernières présidentielles et même sans doute à cause d’elles. Je suis privé de passeport depuis 5 ans. Mon épouse depuis deux ans. Je suis sous surveillance si je bouge dans le pays. Et même parfois sur mes trajets quotidiens. Je veux pourtant me raisonner. Je fais mon métier de journaliste. Sans concession sur l’essentiel. Je raconte l’autocratie tranquille. Je ne devrais d’ailleurs pas me plaindre. A la dernière élection législative en juin 2021, j’étais retenu à la caserne Antar pendant 30 heures. Mesure préventive qui a concerné aussi Karim Tabou et Khaled Drareni. Là je sirote un café et j’entame mon article, apaisé à l’ombre d’un arbre à feuille. Tout ne va peut-être pas si mal. En repartant je croise Mokhtar mon électricien auto. Il connaît mon histoire. Il est un peu passé par là durant la décennie noire. On en parle de temps en temps. Pas aujourd’hui. Je parle avec les mains, et je réalise soudain le bleu au bout de mon index gauche. Je rentre discrètement ma main gauche dans la poche.


