Abdelrahmi Bessaha : pourquoi les outils de la Banque d’Algérie peinent à maîtriser l’inflation et à soutenir le dinar

Pourquoi les décisions de la Banque d'Algérie ont-elles des effets limités sur les prix, le crédit ou encore le dinar ? Dans une nouvelle étude, l'économiste Abdelrahmi Bessaha, ancien cadre du Fonds monétaire international (FMI), montre que la Banque d'Algérie dispose aujourd'hui d'instruments comparables à ceux des grandes banques centrales. Mais leur efficacité reste bridée par les spécificités de l'économie algérienne.

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Bessaha: l'efficacité de la Banque d'Algérie dépend moins de la sophistication de ses instruments que de la capacité de l'économie algérienne à leur permettre de produire pleinement leurs effets

La politique monétaire peut sembler relever d’un langage réservé aux économistes, mais ses décisions influencent directement le quotidien des Algériens : inflation, coût du crédit, valeur du dinar ou encore pouvoir d’achat des produits importés.

Dans son étude, Abdelrahmi Bessaha s’attache précisément à rendre ces mécanismes accessibles. Son objectif n’est pas seulement d’expliquer le fonctionnement d’une banque centrale moderne, mais surtout de comprendre pourquoi ses instruments produisent, en Algérie, des résultats souvent moins visibles que dans d’autres économies. « Une banque centrale moderne ne produit pas directement la croissance ; elle en crée les conditions essentielles : stabilité des prix, confiance dans la monnaie, solidité du système bancaire et sécurité des paiements. »

Des outils modernes confrontés aux réalités de l’économie algérienne

L’une des principales conclusions de l’étude est que le débat ne se situe plus au niveau des instruments. Selon Bessaha, la loi monétaire et bancaire de 2023 a considérablement modernisé le mandat de la Banque d’Algérie. Celle-ci dispose désormais des principaux leviers utilisés par les banques centrales contemporaines : taux directeurs, gestion de la liquidité bancaire, réserves obligatoires, refinancement des banques ou encore interventions sur le marché des changes.

Son cadre d’action est aujourd’hui comparable, sur le plan juridique, à celui de nombreuses banques centrales modernes. Mais disposer d’outils performants ne garantit pas leur efficacité. Pour l’économiste, le véritable défi réside dans la faiblesse du canal de transmission de la politique monétaire. En théorie, lorsqu’une banque centrale relève son taux directeur, le crédit devient plus coûteux, les ménages et les entreprises empruntent moins, la demande ralentit et les tensions inflationnistes diminuent.

En Algérie, ce mécanisme fonctionne imparfaitement. Une part importante de la monnaie circule en dehors du système bancaire. Les paiements en espèces restent largement dominants, le secteur informel représente une fraction importante de l’activité économique et le recours au crédit bancaire demeure relativement limité.

Dans ces conditions, modifier le taux directeur ne suffit pas à influencer le comportement d’une large partie des acteurs économiques. Comme le résume l’économiste : « L’efficacité d’une banque centrale dépend également de la profondeur du système financier et de la cohérence globale des politiques économiques. »

Le dinar face à deux marchés

L’étude consacre également un long développement à la politique de change. L’Algérie applique un régime de flottement dirigé. Dans ce système, la Banque d’Algérie ajuste progressivement la valeur officielle du dinar en fonction, notamment, de l’évolution des recettes en devises issues des hydrocarbures.

Mais cette politique se heurte à une difficulté majeure : la coexistence durable de deux marchés de change. D’un côté, le marché officiel administré par les banques ; de l’autre, le marché parallèle, dont le Square Port-Saïd à Alger est devenu le symbole.

Pour Bessaha, cette dualité dépasse la seule question du taux de change. Elle entretient des distorsions économiques, favorise les arbitrages spéculatifs, décourage certains transferts officiels de devises et réduit progressivement le rôle du taux officiel comme véritable référence économique.

L’économiste ne préconise toutefois ni une dévaluation brutale ni une libéralisation immédiate du marché. Il plaide plutôt pour une convergence progressive vers un marché des changes plus transparent et plus profond

Une réforme qui dépasse la Banque d’Algérie

L’auteur insiste également sur un autre facteur souvent sous-estimé : la forte interaction entre politique budgétaire et politique monétaire. Tant que les finances publiques demeureront largement dépendantes des recettes des hydrocarbures pour financer les dépenses de l’État, la Banque d’Algérie conservera une marge de manœuvre limitée. Autrement dit, la politique monétaire ne peut produire pleinement ses effets si les autres politiques économiques ne poursuivent pas les mêmes objectifs.

Au terme de son analyse, Abdelrahmi Bessaha délivre un message qui dépasse largement la seule question du dinar. Selon lui, l’amélioration de l’efficacité de la politique monétaire passe autant par la modernisation de l’économie que par celle de la Banque d’Algérie.

« La modernisation de la Banque d’Algérie ne suppose pas nécessairement une remise en cause de son mandat fondamental. Elle implique surtout une adaptation de ses instruments, de sa gouvernance, de sa communication et de ses infrastructures aux transformations de l’économie nationale. »

Comment rendre la politique monétaire plus efficace

Pour Abdelrahmi Bessaha, renforcer l’efficacité de la politique monétaire ne passe pas par la création de nouveaux instruments, mais par l’amélioration des conditions dans lesquelles ceux-ci sont appelés à fonctionner. Cela suppose notamment de poursuivre la bancarisation de l’économie, de réduire progressivement la circulation du cash, de favoriser les paiements électroniques et de développer un marché financier plus profond, capable de mieux transmettre les décisions de la Banque d’Algérie à l’ensemble de l’économie.

L’économiste plaide également pour une évolution graduelle du marché des changes, une communication renforcée de la Banque d’Algérie afin de mieux ancrer les anticipations des acteurs économiques, ainsi qu’une meilleure coordination entre politique monétaire, politique budgétaire et réformes structurelles.

En définitive, l’étude d’Abdelrahmi Bessaha invite à dépasser une idée largement répandue : l’efficacité de la Banque d’Algérie dépend moins de la sophistication de ses instruments que de la capacité de l’économie algérienne à leur permettre de produire pleinement leurs effets.

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