Premier pays d’Afrique par la superficie, façade méditerranéenne face à l’Europe du Sud, frontières communes avec sept États du Sahel et du Maghreb, deuxième fournisseur de gaz de l’Union européenne. L’Algérie cumule les attributs d’une économie pivot. Dans les statistiques du commerce mondial, elle n’apparaît pourtant qu’à travers une seule colonne, celle des exportations d’hydrocarbures. C’est ce décalage qui irrigue la note publiée le 17 mai par l’économiste.
Un chiffre, d’abord, pour mesurer ce que ce décalage a coûté. Entre 8 et 12 milliards de dollars. C’est le manque à gagner cumulé en recettes douanières que l’Algérie aurait subi depuis l’entrée en vigueur, en 2005, de son accord d’association avec l’Union européenne. Un démantèlement tarifaire que le tissu productif national n’était pas en mesure d’absorber, qu’aucun relais fiscal interne n’est venu compenser. Le chiffre n’est qu’un point d’entrée. Bessaha en tire une démonstration plus large.
« La géographie ne produit pas mécaniquement de la puissance »
« Ce n’est pas la géographie qui fait la puissance, mais la capacité à l’organiser », écrit Bessaha. La formule revient à plusieurs reprises dans la note, presque à l’identique. Ce n’est pas la géographie qui fait la puissance, écrit Bessaha, mais ce qu’on en fait. L’Algérie est centrale sur la carte sans l’être ailleurs. Elle vend des hydrocarbures à l’extérieur et achète au même endroit l’essentiel de ce qu’elle consomme, dans un schéma que l’auteur qualifie de rentier et de passif.
L’économiste s’en sert pour opposer deux logiques de développement. La première, qu’il décrit comme dominante en Algérie, fait reposer la croissance sur l’exploitation du sous-sol et la redistribution budgétaire des recettes qui en découlent. La seconde, qu’il appelle économie de flux, tire sa valeur de la capacité d’un pays à organiser des circulations, autrement dit, marchandises qui transitent, énergie qui se transforme avant d’être réexportée, services logistiques et financiers vendus à la région. Ports, corridors, plateformes industrielles cessent alors d’être de simples équipements pour devenir, selon ses termes, « des instruments de souveraineté économique ». C’est dans cette grille de lecture qu’il revient sur l’accord d’association signé avec Bruxelles.
Un accord qui a renforcé l’intégration sans changer la structure
L’accord, écrit l’économiste, a produit « un résultat paradoxal ». L’intégration commerciale s’est renforcée. La structure de l’économie n’a pas bougé. Les hydrocarbures dominent toujours les exportations, les biens manufacturés européens dominent toujours les importations. Le démantèlement tarifaire progressif, conçu comme un aiguillon de compétitivité, a surtout érodé une assiette fiscale fragile.
Bessaha chiffre le manque à gagner cumulé en recettes douanières dans une fourchette de 8 à 12 milliards de dollars. En flux annuel, entre 0,5 et 1 milliard, l’équivalent de 0,5 à 1 % du produit intérieur brut selon les années. Le diagnostic recoupe celui que l’économiste avait déjà posé sur le caractère peu transformateur de l’investissement public algérien, en novembre 2025.
Aucun relais fiscal interne n’a pris le relais. La mobilisation des recettes hors hydrocarbures reste structurellement faible. La perte douanière n’a pas été compensée, et la dépendance des finances publiques au pétrole s’est mécaniquement accentuée.
L’économiste ne range pas pour autant l’accord au rayon des échecs. « Il serait réducteur de considérer cet accord comme un échec », écrit-il. Le cadre existe, les instruments de coopération existent, ils sont simplement « largement sous-exploités ». L’enjeu, à ses yeux, est de « passer d’une logique de libéralisation commerciale à une logique d’intégration productive ».
Le gaz, un atout transitoire
Sur l’énergie, le constat est plus tranchant. L’Algérie reste un fournisseur stratégique de gaz pour l’Europe, dans un contexte marqué par la reconfiguration des approvisionnements depuis la crise russo-ukrainienne. Mais cette centralité, écrit Bessaha, est « fondamentalement transitoire et exposée à des mutations structurelles profondes ».
Trois forces convergent contre la rente. La décarbonation européenne, qui réduira la demande de gaz fossile. La montée des marchés spot et la diversification des sources d’approvisionnement de l’Europe, qui érodent le pouvoir de négociation des producteurs traditionnels. La volatilité chronique d’un revenu adossé à un baril dont les cycles échappent à Alger.
L’économiste insiste sur un point. La diversification énergétique, c’est-à-dire le développement du solaire et, à plus long terme, de l’hydrogène vert, n’a de sens que connectée à la demande européenne par des interconnexions et des normes communes. Faute de quoi, prévient Bessaha, « la centralité énergétique actuelle de l’Algérie risque de se muer en vulnérabilité structurelle ».
« Un risque croissant de marginalisation relative »
L’environnement régional ne laisse pas de répit. Le Maroc a articulé infrastructures, politique industrielle ciblée et ouverture commerciale, faisant du complexe de Tanger Med une plateforme logistique connectée aux chaînes de valeur européennes. La Tunisie, malgré ses contraintes macroéconomiques, a préservé une insertion industrielle dans plusieurs segments. La Turquie joue dans une autre catégorie, celle des puissances industrielles régionales montées en gamme.
Face à cette dynamique, Bessaha parle d’un « risque croissant de marginalisation relative » pour l’Algérie. Le décrochage, selon lui, ne tient ni à un manque de ressources ni à un déficit de potentiel. Il tient à « l’absence d’une stratégie d’intégration cohérente et opérationnelle, articulant de manière effective les politiques industrielles, logistiques, commerciales et d’investissement ».
Les performances portuaires algériennes restent en deçà des standards internationaux. L’intermodalité entre maritime, ferroviaire et routier est insuffisante. Les corridors transsahariens, sur lesquels Alger communique régulièrement, demeurent largement à l’état de projet. Sans ces fondations matérielles, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) reste, à ses yeux, « un cadre juridique formel sans impact majeur sur la structure de l’économie algérienne ».
Une feuille de route en trois temps
Bessaha propose une trajectoire en trois temps sur un quart de siècle. D’ici 2028, la priorité est de remettre d’aplomb les fondamentaux : élargir l’assiette fiscale hors hydrocarbures, rationaliser la dépense publique, réduire les distorsions du marché des changes. Sans ce préalable, prévient l’économiste, « les investissements nécessaires à la transformation resteront limités ». Il le rappelle d’ailleurs dans une analyse parallèle reprise par Maghreb Émergent : les besoins de financement cumulés sur 2026-2030 atteignent 164 milliards de dollars si les réformes sont engagées, 181 milliards si elles ne le sont pas.
Vient ensuite la phase d’infrastructure. Entre 2028 et 2035, il s’agit de construire ce qui manque pour que la géographie produise quelque chose : des corridors logistiques transsahariens opérationnels, des ports modernisés, du ferroviaire qui parle au routier, des zones industrielles orientées vers l’exportation, des instruments bancaires adaptés au commerce extérieur. C’est ici que le potentiel cartographique devient un actif économique.
Et enfin, la phase d’ancrage, à l’horizon 2035-2050. L’Algérie devient alors « économie pivot régionale », adossée à un hub énergétique diversifié intégrant solaire et hydrogène vert, à une base industrielle remontée en gamme, à des services logistiques et financiers à vocation continentale. À ce stade, écrit Bessaha, « l’Algérie ne se contente plus de participer aux flux, elle contribue à les organiser et à les structurer ».
Sortir d’une diplomatie économique cumulative
Sur les partenariats, l’économiste plaide pour une articulation hiérarchisée plutôt qu’une accumulation. L’Europe garde un rôle central, mais redéfini autour de la co-production industrielle, du transfert technologique et de la transition énergétique, et non plus du seul couple gaz-importations manufacturières. L’Afrique devient l’espace naturel d’expansion, à condition que les corridors physiques suivent. L’Asie est sollicitée pour le financement et l’industrialisation, mais sous condition d’investissements localisés en Algérie, faute de quoi le schéma reproduit la dépendance qu’il prétend combattre.
Les États-Unis et le Golfe occupent une fonction complémentaire, sur l’innovation, le financement et certaines infrastructures. « La véritable question stratégique n’est donc pas de choisir entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie ou les États-Unis. Elle consiste plutôt à définir la fonction précise que chaque partenariat doit jouer dans la construction d’un nouveau modèle de croissance », écrit Bessaha.
La note se referme sur une formule que l’économiste répète comme un avertissement. « Plus les transformations nécessaires sont différées, plus leur coût économique, social et financier devient élevé. »


