Les signes se sont accumulés depuis un an. L’Algérie multiplie les mesures de restriction des dépenses en devises. Le programme prévisionnel d’importation en juillet 2025, puis l’interdiction d’importation d’une série de biens pour la revente fabriqués en Algérie, puis une série de mesures limitant le seuil d’engagement des banques dans les opérations de commerce extérieur. Puis une première restriction à l’accès à la trop généreuse allocation de voyage portée inexplicablement à 750 euros fin 2024 et entrée en vigueur à la mi-2025. Puis, ce mois ci, une seconde restriction à cet accès via les cartes de paiement international qui introduit un sévère filtre administratif et social sur une disposition qui auparavant concernait tous les Algériens qui voyagent.
Les pénuries se sont installées. Les ruptures de chaînes d’approvisionnement dans la production se sont banalisés, jusqu’à et y compris dans les produits de diagnostic de santé. La configuration ressemble de plus en plus à celle d’une économie de guerre. Le second choc climatique de la décennie, cet été, est venu accentuer ce sentiment avec l’hyper canicule, les incendies et les coupures sur le réseau électrique. La suspension – a titre préventif de quoi ? – des festivals et soirées gala de la saison touristique a fini d’installer l’ambiance crépusculaire d’un deuil social sous effort martial.
L’été 1992 en souvenir
L’été 2026 pourrait ainsi symboliquement évoquer l’été 1992. Le gouvernement de Belaïd Abdeslam est arrivé au début de l’été et a décrété un programme d’économie de guerre. But de guerre annoncé, éviter la cessation de paiement et la tombée sous les conditionnalités du FMI au nom des créanciers du pays. Principaux moyens mobilisés, pause dans les reformes de marché, rationnement des devises, et accélération des partenariats dans l’amont pétro-gazier. 14 mois plus tard l’expérience tournait court. Le service de la dette étranglait toute manœuvre budgétaire. Banqueroute. Les travaux académiques sur cette période sinistre n’ont pas permis de dégager un consensus analytique.
La gestion de la crise de la dette et le recours aux crédits de court terme est souvent incriminé. Il est plus sensé, au niveau stratégique, de s’étaler sur l’abandon par l’administration Chadli, à ses débuts, du plan Valhyd d’extension des capacités d’exportation de pétrole et de gaz de l’Algérie. Décision, décortiquée et fustigée dans ses livres par Abdeslam, qui a privé la banque d’Algérie, au moment fatidique, d’un volant de 5 à 7 milliards de dollars de revenus par an, aux prix de l’époque. Ajouté aux retards de l’émergence d’un secteur privé industriel compétitif , les causes du crash de 1993-94 sont plus à chercher dans l’incapacité de l’économie administrée des années 80 à générer plus de revenus que dans son incapacité à faire des économies de devises.
L’approche Rezigienne de la richesse
L‘Algérie de l’été 2026 n’a bien sur rien a voir avec celle, en détresse imminente, de l’été 1992. Elle se porte considérablement mieux et devrait envisager la conjoncture économique mondiale autrement que sous le scénario anxiogène du seul assèchement des réserves de change. Elle devrait surtout savoir tirer les leçons du passé. Augmenter le PIB, générer plus de recettes d’exportation hors-hydrocarbures sont le cadre stratégique officiel. L’approche court-termiste Rezigienne de la richesse nationale est entrain de le démonter.
Du protectionnisme de conjoncture au protectionnisme culturel, puis de ce dernier à l’économie de guerre non déclarée, le glissement fait perdre de vue l’autre moitié du tableau. Celle de la performance par les revenus extérieurs. Or s’il n’y a pas eu, de ce côté ci , l’erreur historique d’un plan Valhyd annulé, il subsiste bien un épais doute sur les moyens de générer une croissance du PIB à 7% avec bond des exportations hors hydrocarbures à 15 milliards de dollars, en soutien aux exportations énergétiques.
Le rôle, devenu central, de Kamel Rezzig dans le narratif de l’économie algérienne pourrait laisser penser que la bataille du développement va se gagner sur ce front de la seule réduction des dépenses en devises, combiné à celui des investissements souverains dans le secteur minier. Ce n’est pas ce que montre le benchmark planétaire.
Ce que font ceux qui émergent
Les pays qui ont obtenu des taux de croissance moyens annuels de leur PIB de plus de 7% – oui cela existe – depuis la fin de la pandémie du COVID en 2022 ont fait autrement. Le Vietnam et les Philippines en Asie, l’Ethiopie et la Côte d’Ivoire en Afrique, ou encore Malte et la Géorgie en Europe sont tous plus ou moins exposé aux travers des modèles ouverts : plus d’exportations de biens conduit automatiquement à plus d’importations d’intrants.
Personne ne laisse bien sur filer inconsidérément sa facture d’importation si elle produit un déficit tendanciel de sa balance de paiement. Ces pays maintiennent leurs excédents de la balance de paiement, ou la stabilisent, en agissant sur d’autres revenus que ceux de leurs exportations principales de biens manufacturés ou de matières premières. Attractivité des investissements directs étrangers, captation de l’épargne de leur diaspora, exportations de nouveaux services immatériels dans l’IT notamment, développement du tourisme ect… C’est-à-dire exactement l’inverse d’une économie de guerre.
Cela suppose une vision de confiance dans son potentiel attractif et dans sa résilience face à l’ouverture. En avril 1994 Michel Camdessus directeur du FMI s’est invité dans le 20 h de la télévision pour dire aux Algériens de ne pas avoir peur de l’ouverture qui allait accompagner le rééchelonnement et le déclassement social qui venait avec. Aujourd’hui, l’Algérie se dit puissance en devenir. Elle peut, en toute logique, tenter l’ouverture sans le déclassement. Pour espérer rejoindre le club des pays à forte croissance durable. Ceux qui sont entrain d’émerger.



