Algérie : le mirage de l’autosuffisance céréalière face à… l’indétrônable baguette

Si l'Algérie progresse de manière indéniable vers l'autosuffisance en blé dur, elle demeure structurellement dépendante des marchés extérieurs pour le blé tendre. À l'été 2026, la dualité agronomique et économique choisie par l'exécutif se heurte à une réalité sociale immuable : un modèle de consommation nationale sous perfusion financière qu'aucune transition politique n'est encore parvenue à réformer.

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À l'approche de la moisson, un céréaliculteur vérifie la maturité de ses épis. L'Algérie attend une récolte record de cinq millions de tonnes de céréales en 2025-2026, tout en restant dépendante des importations de blé tendre destiné au pain. (DR)

Lors de son investiture pour un second mandat, le 17 septembre 2024, le président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé un objectif ambitieux, déjà avancé par son gouvernement, consistant à faire de l’année 2025 la dernière période d’importation de blé dur par l’Algérie. Pourtant, un an et demi plus tard, force est de constater que l’échéance n’a pas été pleinement respectée. L’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) continue d’acheter régulièrement du blé dur canadien, comme en témoignent les commandes massives de plus de 500 000 tonnes en décembre 2025 puis de 400 000 tonnes supplémentaires en avril 2026, tout en lançant presque chaque mois des appels d’offres pour du blé meunier.

Blé dur, blé tendre : deux céréales, deux destins

Cette situation met en relief la distinction fondamentale entre deux céréales au cœur du modèle national. D’un côté, le blé dur, destiné à la semoule, au couscous et aux pâtes, représente une production que l’Algérie peut espérer couvrir grâce à une progression réelle. La récolte de la campagne 2025-2026 devrait en effet approcher les cinquante millions de quintaux, soit cinq millions de tonnes toutes céréales confondues, marquant une hausse spectaculaire de 66 % par rapport aux trois millions de tonnes de l’exercice précédent.

En avril 2025, le président Tebboune évaluait le taux d’autosuffisance à 81 %, laissant ainsi un cinquième des besoins à couvrir par le marché international. Les prévisions d’octobre 2024 du département américain de l’Agriculture (USDA) se confirment, jugeant les importations sous pression mais estimant peu probable leur arrêt complet, privilégiant plutôt un recul progressif.

D’un autre côté, le blé tendre, indispensable à la fabrication du pain, reste très largement importé, soumettant le pays aux fluctuations imprévisibles des cours mondiaux. Le froment importé se compose à hauteur de 75 à 80 % de blé tendre. Pour la seule campagne s’étendant de juillet 2025 à juin 2026, la FAO évalue les besoins d’importation céréalière globale du pays à un niveau colossal de 14,6 millions de tonnes. L’Office céréalier national a multiplié les commandes depuis le début de l’année, effectuant notamment un achat de 200 000 tonnes de blé meunier à la mi-mai 2026.

Une stratégie agronomique et financière assumée

Le choix de concentrer l’effort de production nationale sur le blé dur répond à une logique agronomique et financière rigoureuse. Le blé tendre s’accommode mal d’un climat sec, alors que le blé dur y oppose une meilleure résistance naturelle. Le mécanisme de prix incitatif mis en place accentue cette orientation, le quintal de blé dur étant payé 6 000 dinars au producteur, contre environ 5 000 dinars pour le blé tendre. Le chef de l’État a lui-même reconnu que pour le blé meunier, même si le pays n’y parvient pas totalement, son prix d’achat international reste inférieur. La stratégie consiste donc à produire la céréale la plus chère et la mieux adaptée au sol, tout en maintenant l’importation de l’autre, moins onéreuse.

Un diagnostic régional posé dès 2023

Ce modèle de dépendance avait déjà fait l’objet d’un examen approfondi en novembre 2023 à Accra, lors d’un séminaire de trois jours organisé par le Bureau Afrique du Nord de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA). Les analyses des experts y demeurent d’une brûlante actualité. Samia Mansour Hamouda, chargée des affaires économiques au sein de ce bureau, liait la fragilité alimentaire du Grand Maghreb aux chocs extérieurs, comme la guerre en Ukraine, mais aussi et surtout à l’absence de réformes de fond. Soulignant la grande dépendance au contexte économique international, elle rappelait que les stratégies en vigueur remontent aux décennies 1960 et 1970.

Pour cette économiste, la priorité ne réside pas uniquement dans l’augmentation de la production, mais dans une réorientation de la consommation, notamment en réduisant la place du pain au profit d’une diversification vers des fruits et légumes moins gourmands en eau, dans une région où l’obésité infantile a doublé en vingt ans. À cet égard, le représentant du ministère des Finances algérien, Sid Ahmed Ould Elhadj, situait le nœud du problème directement sur les marchés mondiaux, rappelant que les prix des produits consommés en Algérie sont décidés ailleurs.

Égypte, Tunisie : des comparaisons à manier avec prudence

Les tentatives de comparaison régionale révèlent des contextes agronomiques distincts et appellent à la réserve. L’exemple de l’Égypte, souvent cité pour l’introduction de maïs dans le pain ou le recours à des variétés adaptées, repose sur des terres irriguées du Nil sans rapport avec le pluvial maghrébin. Le Caire a d’ailleurs abaissé son objectif d’autosuffisance à 51 % pour l’exercice clos en juin 2025, contre 65 % visés initialement. Quant à la Tunisie, elle a adopté la même approche que l’Algérie en misant sur le blé dur et l’orge, délaissant le blé tendre dont la surface est tombée sous la barre des 50 000 hectares.

Le vrai nœud : les habitudes de consommation

Ces comparaisons régionales, aussi éclairantes soient-elles, ne doivent pas occulter l’essentiel : c’est bien dans les habitudes alimentaires algériennes que se joue la partie. Le blé tendre importé continue d’alimenter une baguette de pain maintenue artificiellement autour de dix centimes grâce aux subventions publiques.

Avec une consommation annuelle de 110 kilos de pain par habitant, l’Algérie se classe au deuxième rang mondial derrière la Turquie. Cette paix sociale a un coût financier exorbitant : en 2022, la loi de finances complémentaire a dû mobiliser 1 385 milliards de dinars supplémentaires pour couvrir principalement les importations de blé tendre et de poudre de lait. Malgré les appels répétés de l’État à modifier les habitudes alimentaires, la consommation reste inchangée, maintenant le pays au cœur d’un arbitrage complexe entre souveraineté agricole et réalités budgétaires.

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