C’est le début d’un amorçage pragmatique des relations bilatérales entre l’Union européenne et l’Algérie ? Plus de vingt ans après l’entrée en vigueur de l’Accord d’association, l’Europe propose de s’appuyer sur le “Nouveau Pacte pour la Méditerranée” pour adapter les échanges commerciaux, énergétiques et industriels aux bouleversements géopolitiques mondiaux modernes.
Cette nouvelle impulsion stratégique a été détaillée par l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Diego Mellado, lors d’un point presse tenu ce jeudi 7 mai à Alger. Cet échange s’est tenu dans le sillage de la visite de Dubravka Šuica, la toute première commissaire européenne spécifiquement dédiée à la Méditerranée.
L’Accord d’association demeure le « socle » des relations
Face aux interrogations récurrentes concernant une éventuelle obsolescence ou renégociation de l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne, en vigueur depuis 2005, surtout très critiqué par Alger, l’ambassadeur s’est voulu rassurant et clair. Le Nouveau Pacte pour la Méditerranée ne vient pas remplacer ce traité historique.
« L’accord d’association est un socle, est une base », a fermement rappelé le diplomate européen, soulignant qu’il constitue une « base contractuelle » indispensable. Pour l’Union européenne, maintenir ce cadre juridique est une question de principe dans un contexte géopolitique instable. « Dans un monde où le multilatéralisme s’effondre complètement, où c’est la loi du plus fort, où il n’y a plus de règles, dans ce monde-là, nous on veut quand même encore avoir des rapports qui sont fondés sur des règles », a-t-il affirmé. Il a ajouté que c’est l’une des thématiques évoquées par Dubravka Šuica et ses homologues algériens.
Si les deux parties peuvent avoir des divergences, l’ambassadeur rappelle que cela fait partie du jeu diplomatique : « On doit être d’accord qu’on va être en désaccord », a-t-il illustré, insistant sur le maintien du cadre institutionnel actuel (comités, sous-comités) pour régler les différends techniques.
“Le pragmatisme face aux nouvelles réalités“
Néanmoins, l’Union européenne reconnaît que l’économie algérienne et le contexte mondial ont radicalement évolué. « Regardez le monde il y a 20 ans et aujourd’hui », a fait observer l’ambassadeur, citant les crises énergétiques et les nouveaux positionnements géopolitiques. Au moment de la rédaction de l’Accord d’association, « il n’était pas question de transition énergétique en Europe », ni des réglementations environnementales ou de protection des consommateurs qui existent aujourd’hui.
C’est ici qu’intervient le Nouveau Pacte pour la Méditerranée. Ce cadre offre un « langage » beaucoup plus moderne et adapté à la réalité contemporaine, assure l’ambassadeur. Plutôt que de s’engager dans de longues années de renégociation de l’Accord d’association qui risqueraient de paralyser les échanges immédiats, “l’UE propose d’utiliser le Pacte pour avancer rapidement”. À titre d’exemple concret, l’ambassadeur a annoncé le lancement d’un jumelage avec le ministère algérien de l’Agriculture pour développer un « label bio et éco » adapté aux standards européens, permettant aux agriculteurs algériens d’exporter sans attendre.
Relocalisation industrielle et intégration régionale
Sur le plan économique, l’ambition du Pacte est de “dépasser le strict cadre bilatéral pour adopter une dimension régionale”, visant notamment à restructurer les chaînes de valeur industrielles européennes. L’Europe, vulnérable face à sa dépendance historique à l’Asie, repense sa stratégie. « Au lieu d’aller en Chine, pourquoi pas rester ici en Méditerranée ? », a suggéré l’ambassadeur.
Cette stratégie de proximité, ou nearshoring, pourrait voir le jour à travers des chaînes de production intégrant plusieurs pays voisins, ouvrant ainsi la voie à une meilleure intégration industrielle de l’Algérie. En parallèle, le retour potentiel de la Banque européenne d’investissement (BEI) a été évoqué pour financer de grands projets d’infrastructures, particulièrement dans le secteur ferroviaire ou minier, à condition qu’ils revêtent un « intérêt national » pour l’Algérie.
L’hydrogène vert, pierre angulaire de l’avenir énergétique
L’énergie reste le pilier central des échanges et représente, d’ailleurs, la moitié du volume des échanges entre les deux rives de la Méditerranée. L’ambassadeur a réitéré que « l’Algérie est un partenaire incontournable, essentiel et très fiable de l’Europe ». Si le gaz naturel demeure vital, les discussions se tournent résolument vers l’avenir. L’objectif partagé est la décarbonation, avec un intérêt marqué pour le développement de l’hydrogène vert.
L’Europe envisage d’accompagner l’Algérie non seulement pour développer cette énergie verte destinée à son industrie locale (afin de produire un acier vert échappant aux futures taxes carbone européennes), mais aussi pour l’exporter à terme via le projet d’infrastructure « South H2 Corridor ».
La mobilité humaine repensée
Enfin, le Pacte pour la Méditerranée ne se limite pas aux questions commerciales et sécuritaires, selon le représentant de l’UE en Algérie. Il intègre un pilier fondamental dédié au développement humain. Constatant que les programmes d’échanges universitaires comme Erasmus sont aujourd’hui sous-exploités en Algérie, l’ambassadeur a appelé à revitaliser la « mobilité légale ». « Il faut vraiment qu’on soit capable de créer un dynamisme d’échange »,insiste l’ambassadeur, afin d’éviter un « déplacement unidirectionnel » et d’encourager de véritables allers-retours éducatifs et professionnels entre les deux rives de la Méditerranée.


