Après Moscou et Pékin, le journal « Le Monde » consacre une troisième double‑page au Hirak algérien

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Photo archives : Aboubaker ©Khaled/Maghreb Emergent

Au moment où le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud est reçu à Paris, Le Monde publie une “double page” sur le devenir du Hirak et suit le quotidien des opposants depuis l’interruption de ce mouvement pacifique qui a marqué l’histoire de l’Algérie contemporaine.

La Russie, la Chine, puis l’Algérie. Le long article du Monde intitulé «Comment les opposants du “système” luttent pour préserver l’esprit du Hirak» s’inscrit dans une ligne éditoriale sur les autocraties qui dit beaucoup sur la façon dont Paris perçoit désormais Alger.

La question mérite d’être posée : que vient faire l’Algérie dans une même série que deux puissances nucléaires mondiales qui, ensemble, pèsent près de deux milliards d’habitants et structurent l’ordre mondial ?

La réponse est dans le reportage lui-même. Ahmed Rekbi, le rédacteur, dresse un tableau qui énumère des pratiques identiques à celles rapportées dans les deux pays précédents : «une justice instrumentalisée, des lois répressives qui s’accumulent, des organisations civiles dissoutes, une surveillance numérique importée de Moscou et Pékin», et un espace médiatique «largement tétanisé et aligné sur la communication officielle».

Mais il y a quelque chose de plus singulier en Algérie : le soulèvement massif et sans précédent du Hirak, qui a mobilisé des dizaines de millions d’Algériens entre 2019 et 2020, «des dizaines de milliers» chaque vendredi, selon le journal. Le reportage de Rekbi ne se contente pas de décrire une atmosphère. Il documente, cas après cas, comment le «système» a appris à neutraliser l’opposition sans nécessairement la fracturer par la violence directe, à travers ce que l’article appelle le «harcèlement judiciaire»

Des noms, des dossiers, des vies brisées

Le journaliste Mustapha Bendjama cumule, en six ans, «pas moins d’une dizaine de procédures judiciaires». Sa faute : avoir publié des articles sur la mort d’un homme tué par des tirs de police. Des faits pourtant avérés, le policier impliqué ayant été condamné. «Lors d’un procès qualifié d’absurdité juridique par le Comité pour la justice, on lui accorde trois minutes pour assurer sa défense. Il est interrompu à deux reprises», écrit Le Monde.

La militante Abla Guemari est également citée par le journaliste. Elle est condamnée une première fois en 2021 pour «atteinte à l’unité nationale». Deux ans après sa libération, la machine reprend — et elle écope finalement de deux ans ferme pour des publications sur les réseaux sociaux.

Le cas le plus éloquent est peut-être celui de Mohamed Tadjadit, «le poète du Hirak». Ce trentenaire dont les vers en darija avaient conquis ses compatriotes est aujourd’hui poursuivi une deuxième fois pour les mêmes publications, via une requalification rétroactive des charges sous l’article 77 du code pénal, qui prévoit «la réclusion perpétuelle» pour quiconque viserait à «changer le régime». «Le principe universel du non bis in idem — on ne juge pas deux fois pour les mêmes faits — est ouvertement violé», précise Le Monde, rappelant que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme proteste. Sans effet.

Enfin, le cas de Djelloul Slama incarne à lui seul l’étendue du glissement : cet économiste, «intervenant régulier sur les chaînes de télévision», sans engagement politique, est placé sous mandat de dépôt en février 2026 pour avoir, lors d’une émission télévisée, soulevé «de manière très technique, un problème de rentabilité» dans l’exploitation des gisements de fer de Gara Djebilet. Les chefs d’accusation ne sont, à la date de publication, «toujours pas connus».

Le Monde note qu’Ihsane El Kadi, fondateur de Radio M et de Maghreb Émergent , lui-même condamné à sept ans de prison avant d’être libéré “sous pression internationale, fut l’une des rares voix à s’interroger publiquement» sur cette disparition. Aussitôt libéré, il a repris son travail, «tout en sachant que sa liberté reste surveillée».

L’effacement organisé de la société civile

«Parallèlement au harcèlement judiciaire des individus, le régime a méthodiquement liquidé les dernières structures indépendantes de la société civile», lit-on dans l’article. Parmi ces organisations, Le Monde revient sur le cas du RAJ, dissous en 2022. La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, fondée en 1985, disparaît l’année suivante «sur requête du ministère de l’Intérieur». L’association SOS Disparus, «qui recensait depuis vingt ans les victimes des disparitions forcées, voit ses locaux scellés en mars 2026 par un imposant dispositif policier, pour “occupation sans titre légal” d’une adresse qu’elle occupait depuis plus de deux décennies».

Sa présidente, Nassera Dutour, figure internationale des droits humains, a subi un sort inédit : «le 30 juillet 2025, à l’aéroport d’Alger, elle est refoulée vers Paris après plusieurs heures d’interrogatoire» en violation, note le journal, de l’article 49 de la Constitution algérienne, qui garantit à tout citoyen le droit d’entrer sur son territoire national.

Un pays sous surveillance totale

Le Monde décrit enfin l’atmosphère d’Alger. Une ville qui «s’est modernisée. Les cafés sont colorés, le front de mer aménagé, les barreaux aux fenêtres — installés dans les années 1990 pour se protéger des attentats islamistes — ont été enlevés.» Mais, poursuit le journal, «une autre infrastructure s’est édifiée en silence : caméras intelligentes, centres de données, outils de reconnaissance faciale et vocale, fournis en partie par la Russie et la Chine». Officiellement présentée comme un dispositif de sécurité, «cette surveillance numérique s’abat avant tout sur les voix dissidentes», remarque Ahmed Rekbi.

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