Au rythme actuel, la bourse d’Alger mettra deux siècles pour atteindre la capitalisation de Tunis

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Bourse d'Alger

Lors de la présentation publique de la notice d’information d’Ayrade, première entreprise de l’économie numérique à franchir les portes du marché financier algérien, les interventions de Youcef Bouzenada, président de la Commission de surveillance des opérations de bourse (COSOB), et d’Amel Selmoun, directrice générale de la SGBV, ont soigneusement entretenu l’optimisme ambiant.

En filigrane de leurs discours, s’est dessinée l’idée d’une place financière d’Alger désormais tractée par la Tech, les startups et les jeunes pousses de l’économie de la connaissance. En marge de l’événement, les bruissements sur des introductions prochaines pour 2027, comme celle de la plateforme Emploitic ou d’un jeune groupe de formation qualifiante, sont venus conforter ce scénario.

Pourtant, cette focalisation exclusive sur le compartiment secondaire, dédié aux petites valorisations, sonne comme un aveu d’impuissance. Derrière les effets de communication sur la transition numérique, se cache une réalité arithmétique implacable : ce ne sont pas des tickets de quelques millions de dollars qui donneront à la place d’Alger la taille critique dont elle manque cruellement.

Le mirage du sursaut de 2024 et l’impasse des 15 milliards

L’illusion d’un changement de braquet est née en 2024. Les introductions massives du Crédit Populaire d’Algérie (CPA), avec une levée record de 101 milliards de dinars, suivies de celle de la Banque de Développement Local (BDL) pour 61 milliards de dinars, avaient fait bondir la capitalisation globale de la bourse à près de 5,8 milliards de dollars. Depuis, la dynamique du compartiment principal est retombée dans une léthargie inexplicable.

L’objectif officiel d’atteindre une capitalisation boursière de 15 milliards de dollars à l’horizon 2030, fixé par les autorités, est aujourd’hui plus que compromis. Compter uniquement sur le dynamisme des startups et des PME pour combler les 9,2 milliards de dollars manquants relève de la déconnexion macroéconomique.

Le cas d’Ayrade est édifiant : malgré une levée de fonds historique d’un milliard de dinars pour le marché de croissance, son apport en capitalisation ne pèse qu’environ 7 millions de dollars. Il faudrait des centaines d’opérations similaires pour simplement faire bouger les lignes.

Un surplace algérien face au sillage maghrébin

L’analyse comparative des dynamiques post-Covid au Maghreb permet de relativiser sérieusement le prétendu « élan » algérien de 2024, resté sans lendemain les deux années suivantes. Pendant que la Bourse de Casablanca entamait un nouveau cycle vertueux avec 8 introductions majeures entre 2021 et 2025 (portées par des géants privés de la santé comme Akdital ou du BTP comme SGTM), et que Tunis maintenait un rythme régulier pour faire vivre sa cote de 82 entreprises, Alger est restée prisonnière de ses cycles politiques.

Le calcul est sans appel : si la place d’Alger ne doit compter que sur des valeurs de la taille d’Ayrade ou d’Emploitic, au rythme structurel actuel d’une introduction par an, il lui faudrait exactement 240 ans pour simplement rattraper la capitalisation actuelle de la Bourse de Tunis (8,2 milliards de dollars). Ce décalage temporel absurde démontre que le marché financier national ne joue pas dans la même temporalité économique que ses voisins.

La grande défection du capital privé national

Pour pallier un agenda politiquement indéchiffrable et les hésitations de l’État à ouvrir le capital d’autres champions publics (à l’instar de la BNA, de la BEA ou d’Algérie Télécom), le relais aurait dû venir du secteur privé d’envergure. En 2016, le succès de l’introduction du groupe pharmaceutique Biopharm avait pourtant tracé la voie. Mais cette dynamique a été brutalement brisée.

Le séisme politique du Hirak en 2019, suivi d’une répression judiciaire devenue indiscriminée contre le patronat durant les années qui ont suivi, a poussé les grands capitaux privés algériens vers une logique de repli et de discrétion, à l’opposé de l’obligation de transparence qu’exige une exposition en bourse. Même les avantages fiscaux exceptionnels reconduits par les autorités, combinés à un assouplissement historique des conditions d’accès à la COSOB, ne parviennent plus à séduire les grands patrons. Préférant l’autofinancement ou l’endettement bancaire traditionnel, le capital privé boude la bourse, laissant le compartiment principal sans aucun carburant.

Le verdict du marché secondaire : le piège de l’illiquidité

Au-delà de la panne des introductions, la Bourse d’Alger traîne depuis près de trente ans sa tare originelle : une illiquidité chronique qui décourage les émetteurs comme les épargnants. Le marché secondaire y est quasi inexistant, caractérisé par un taux de rotation annuel des titres qui stagne sous la barre des 0,8 %.

À titre de comparaison, ce ratio mesure la vivacité d’un marché en calculant la part de capitalisation qui change de main chaque année ; il atteint 5 % à Casablanca et dépasse les 11 % à Tunis. À Alger, les Intermédiaires en Opérations de Bourse (IOB), massivement contrôlés par les banques publiques, brillent par leur passivité technique, faute de culture de marché et d’outils d’animation (market making) capables d’assurer des contreparties quotidiennes.

Les levées de fonds initiales réussissent, mais les actions se retrouvent immédiatement piégées dans les portefeuilles des souscripteurs. Trente ans après sa création, la place d’Alger reste un marché d’opportunités de guichet, incapable de faire circuler le capital.

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