L’avertissement est venu de l’un des principaux responsables commerciaux de l’Union européenne. Dans un entretien accordé en mai dernier au Financial Times, le commissaire européen au commerce, Maroš Šefčovič, a déclaré que les investissements massifs des entreprises chinoises au Maroc étaient en train de devenir « un très gros problème pour l’économie européenne ».
Une voie de contournement des barrières européennes
Pékin, a-t-il affirmé, cherche à répondre à ses surcapacités industrielles en développant des capacités de production dans des pays partenaires afin de continuer à approvisionner le marché européen. Le responsable européen évoque un phénomène de transshipment, c’est-à-dire l’utilisation de pays partenaires comme plateformes de production ou d’assemblage avant l’exportation vers l’Union européenne, une pratique susceptible de contourner certaines mesures commerciales européennes.
Au cœur de ces préoccupations figure le nord du Maroc, où le complexe portuaire de Tanger Med et les zones industrielles qui l’entourent accueillent depuis plusieurs années une vague d’investissements chinois dans la filière automobile et les technologies liées aux véhicules électriques.
Selon le Financial Times, une dizaine de groupes chinois sont déjà implantés dans la Mohammed VI Tanger Tech City, près de Tanger. Parmi eux figurent le fabricant de pneus Sentury Tire, le leader mondial des anodes pour batteries BTR New Material Group, ainsi qu’Asia-Pacific Mechanical & Electronic (APG), spécialisé dans les systèmes de freinage. Plus au sud, à Kénitra, le fabricant chinois de batteries Gotion High-Tech construit une gigafactory estimée à 1,3 milliard de dollars.
Ces investissements s’appuient sur plusieurs atouts du Maroc : une proximité immédiate avec l’Europe, des infrastructures logistiques performantes autour de Tanger Med, des coûts de production compétitifs, des zones franches attractives ainsi que des accords de libre-échange avec l’Union européenne et les États-Unis.
Tanger Med, nouveau point de cristallisation des tensions
Cette évolution intervient alors que Bruxelles a renforcé ses mesures de défense commerciale contre les véhicules électriques fabriqués en Chine, en leur imposant des droits de douane pouvant atteindre 45 %. Les autorités européennes craignent que certaines entreprises chinoises utilisent désormais le Maroc comme base industrielle pour accéder plus facilement au marché européen.
Le Financial Times rappelle que la Commission européenne a déjà pris une première mesure dans ce domaine en estimant que des jantes en aluminium exportées depuis le Maroc avaient bénéficié de subventions accordées à la fois par Rabat et Pékin. Les responsables européens reconnaissent toutefois qu’il demeure difficile de distinguer les investissements industriels relevant d’une logique économique de ceux susceptibles de contourner les mesures commerciales de l’Union.
Ces préoccupations sont également relayées par Le Monde dans un reportage consacré à Tanger Med, publié ce mercredi. Le quotidien français souligne que le port marocain, conçu comme le moteur de l’industrialisation du royaume, est désormais perçu à Bruxelles comme l’un des principaux points d’appui des investissements industriels chinois destinés au marché européen.
Le journal relève que les investissements chinois dans les batteries, les pneumatiques et les composants automobiles renforcent progressivement la place du Maroc dans la chaîne de valeur mondiale du véhicule électrique. Une évolution qui fait de Tanger Med non plus seulement un hub logistique majeur entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi l’un des nouveaux points de cristallisation de la rivalité économique entre Pékin et Bruxelles.


