Commerce intra-africain : la croissance des échanges bute sur leurs propres limites

En 2025, le commerce intra-africain a atteint 213,8 milliards de dollars, soit 5,47 % de plus qu'un an plus tôt. Il ne représente pourtant que 15 % des flux commerciaux du continent, un plafond que ni la ZLECAf ni le PAPSS n'ont encore réussi à faire céder.

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De gauche à droite : Jean-Louis Ekra (ancien président d’Afreximbank), Benedict Oramah (président d’Afreximbank), Larbi Latreche (commissaire général de l’IATF 2025) et Wamkele Mene (secrétaire général de la ZLECAf), lors de la conférence de clôture de l’IATF 2025 à Alger. ©Maghreb Emergent

Quand Afreximbank a publié son African Trade and Economic Outlook 2026 le 30 mars dernier, le chiffre mis en avant était celui de 213,8 milliards de dollars d’échanges intra-africains en 2025, en hausse de 5,47 % sur un an. La banque panafricaine venait d’accueillir à Alger, six mois plus tôt, la quatrième édition de sa Foire intra-africaine du commerce. Le contexte était favorable aux annonces optimistes.

Le rapport lui-même tempère pourtant l’enthousiasme. Rapportés au commerce total du continent-près de 1 500 milliards de dollars- ces 213,8 milliards ne représentent que 15 % des flux. L’Union européenne, dont l’intégration commerciale est souvent citée en référence, affiche un ratio supérieur à 65 %. L’écart dit l’essentiel sur ce que le continent n’a pas encore construit : un marché intérieur qui s’alimente lui-même.

La composition des échanges intracontinentaux éclaire pourquoi. Les combustibles minéraux, les métaux et les minerais bruts dominent toujours les flux. Les produits manufacturés et semi-transformés progressent, reconnaît le rapport, mais ils partent d’une base si faible que leur part reste marginale. L’Afrique continue d’exporter ses ressources vers l’extérieur et d’importer les biens que ces ressources auraient pu financer de produire.

Deux locomotives, des trajectoires opposées

L’Afrique du Sud reste le premier exportateur intra-africain, avec 19,2 % du total continental. Ses ventes vers le reste du continent portent sur la mécanique, les produits chimiques, les véhicules et l’agroalimentaire transformé, autant de secteurs à valeur ajoutée. La RDC présente un profil différent : sa part a bondi de 4,53 % à 6,74 % entre 2024 et 2025, mais cette progression tient presque exclusivement aux exportations de cuivre raffiné et de cobalt vers Johannesburg. La croissance est réelle, la diversification absente.

L’Égypte occupe une position à part. Le Caire exporte du ciment, des plastiques, des produits chimiques et de l’agroalimentaire transformé vers ses partenaires continentaux, tout en important du cuivre, du café et des matières premières agricoles. Le pays pousse un projet de corridor économique avec la Libye et le Tchad pour intensifier ses échanges bilatéraux avec N’Djamena, mais ce corridor n’existe pour l’heure que dans les documents de planification.

Le PAPSS réduit la dépendance au dollar

Sur le plan des infrastructures financières, le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) représente l’avancée la plus concrète de ces dernières années. Développé par Afreximbank avec l’Union africaine, il permet depuis 2022 des transactions en monnaies locales entre pays du continent, sans transiter par le dollar ou l’euro. L’adhésion de l’Algérie et du Maroc en 2025 a élargi sa portée géographique ; une douzaine de banques centrales y sont désormais connectées. Les opérateurs qui utilisent le système signalent des gains de liquidité et des délais de règlement raccourcis, même si l’effet précis sur les coûts de transaction reste difficile à isoler dans les données disponibles.

En octobre 2025, la COMESA a lancé de son côté une plateforme de paiements transfrontaliers au détail en monnaies locales, couvrant plusieurs pays d’Afrique orientale et australe. Les deux initiatives convergent vers le même objectif : réduire la friction monétaire qui renchérit les échanges entre voisins africains.

La ZLECAf avance, mais les règles d’origine bloquent

Quarante-neuf États sur cinquante-quatre ont déposé leurs instruments de ratification de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) à fin 2025. La Guided Trade Initiative, lancée en 2022 pour tester la mise en oeuvre des préférences tarifaires, couvrait trente-neuf pays l’an dernier, avec l’Afrique du Sud et l’Égypte parmi les premiers émetteurs de certificats d’origine.

Mais les négociations achoppent sur les règles d’origine dans les secteurs que chaque pays considère comme sensibles, l’on cite le textile, l’automobile ou encore l’agroalimentaire transformé. Dix-sept États seulement ont soumis des calendriers tarifaires complets. Le rapport pointe les déficits de capacité administrative nationale comme frein principal à une mise en oeuvre uniforme. Selon des estimations du Centre du commerce international reprises par Afreximbank, les exportations intra-africaines pourraient augmenter de 83 milliards de dollars supplémentaires si les conditions tarifaires et logistiques s’amélioraient. L’Afrique australe concentrerait la plus grande part du potentiel inexploité, à hauteur de 15 milliards de dollars.

Le financement, obstacle que les accords ne résolvent pas

La Banque africaine de développement estimait à 74 milliards de dollars le déficit de financement commercial sur le continent en 2025. Les PME, qui assurent une part substantielle des échanges intracontinentaux, peinent à accéder aux lettres de crédit, aux garanties export et aux instruments de couverture du risque de change. Les taux de prêt atteignaient 13,6 % en moyenne l’an dernier, alors que les taux directeurs s’établissaient à 6,83 %, soit un écart que le rapport attribue aux primes de risque souverain élevées et à la faible profondeur des marchés financiers locaux.

Afreximbank entend porter son financement du commerce intra-africain à 40 milliards de dollars d’ici fin 2026, contre 17,5 milliards décaissés en 2024. Un premier centre africain du commerce a ouvert en avril 2025 à Abuja, un deuxième est en préparation au Caire. La banque a finalisé début 2026 un prêt syndiqué de 2 milliards de dollars auprès de trente et un prêteurs internationaux pour renforcer sa capacité d’intervention. Les ambitions sont réelles. Le chemin entre les engagements de financement et la transformation de la structure des échanges est, lui, encore long.

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