Le ministre des Finances Abdelkrim Bouzred a annoncé hier au Conseil de la nation la mise en place, “dans les prochains mois”, d’un mécanisme permettant aux entreprises créancières de l’État de céder leurs créances à une institution financière en échange d’un paiement immédiat assorti d’une commission. « Celui qui détient une créance sur l’État et qui s’est rendu compte qu’il ne peut plus attendre, nous allons lui ouvrir une porte. Il pourra aller voir une institution pour récupérer son argent, même avec des commissions », a déclaré le ministre lors d’une séance plénière consacrée aux questions orales, présidée par Azouz Nasri.
Le dispositif vise en priorité les sous-traitants des marchés publics menacés de faillite par les retards de paiement. « C’est la vie des petits entrepreneurs, qui, quand le paiement tarde, vont être fatigués et risquent de faire faillite », a justifié Abdelkrim Bouzred. Aucune indication n’a été donnée sur les établissements habilités à racheter les créances, ni sur le barème des commissions, ni sur le cadre légal du dispositif.
Un retard reconnu jusqu’à trois ans
L’annonce intervient après un aveu inhabituel sur l’ampleur des arriérés. Interrogé par le président du Conseil Azouz Nasri, qui l’invitait à dépasser la réponse de procédure, le ministre a reconnu que les délais de paiement contractuels de trente à quarante jours n’étaient plus respectés depuis longtemps. « Moi j’ai atteint plus, trois ans », a-t-il glissé, fixant pour la première fois publiquement un ordre de grandeur que le ministère répugnait jusqu’ici à articuler.
Abdelkrim Bouzred a voulu inscrire le phénomène dans un cadre plus large. « Le décalage entre la liquidité disponible et le paiement, ce n’est pas une honte et ce n’est pas une chose propre à l’Algérie », a-t-il poursuivi, en rappelant que « dans tout le pays, il y a un système financier qui coordonne, entre guillemets, entre toutes les parties, pour donner la chance de résoudre certaines problématiques ».
Un contexte budgétaire sous pression
La dette intérieure globale a été évaluée par le ministre lui-même à 18 000 milliards de dinars, dont 8 000 milliards de dette dite conventionnelle. Le budget 2026, adopté en décembre par les sénateurs pour un montant supérieur à 17 000 milliards de dinars, équivalent à 135 milliards de dollars, a confirmé une trajectoire où l’investissement public et les transferts sociaux absorbent l’essentiel des marges. L’économiste Belkacem Boukherouf alertait en octobre, dans nos colonnes, sur la perspective d’une dette publique à 100 % du PIB d’ici quatre ans si la doctrine de financement restait en l’état.
Une réforme annoncée, jamais aboutie
Le diagnostic remonte loin. Dès juin 2025, devant les députés, le même Abdelkrim Bouzred annonçait la finalisation d’un décret exécutif sur les marchés publics censé fluidifier les paiements et soulager le Fonds de garantie des marchés publics (FGMP). Le texte a été retiré après une seconde lecture gouvernementale le 25 février 2025. Onze mois plus tard, il n’a toujours pas été publié au Journal officiel.
En mars 2026, le ministre avait pourtant assuré devant les parlementaires que « la totalité des créances enregistrées a été assainie très récemment », tout en reconnaissant des délais de paiement administratifs de soixante à quatre-vingt-dix jours. L’écart entre cette communication officielle et l’aveu d’un retard pouvant atteindre trois ans, formulé hier, ouvre une faille. Le Fonds de garantie des marchés publics, présenté en 2025 comme la solution, n’a manifestement pas absorbé l’ensemble du stock d’arriérés. Bouzred a d’ailleurs concédé que la priorité allait aux « petites créances », celles de l’ordre de cent millions de dinars, jugées plus urgentes parce qu’une seule facture impayée peut suffire à mettre un sous-traitant à terre.


