Pour Cembrero, les récents événements démontrent que le Maroc ne peut être considéré comme un partenaire pleinement fiable en matière d’immigration irrégulière et révèlent la vulnérabilité de Ceuta face à ce qu’il qualifie d’« attaque hybride ».
Estimant que la simple barrière flottante et le renforcement des effectifs policiers annoncés par Madrid sont insuffisants, il préconise notamment de prolonger les ouvrages du Tarajal et de Belyounech, ainsi que de mettre enfin en œuvre le plan de sécurité intégral promis dès 2021 pour Ceuta et Melilla.
Renforcer le bouclier physique et européen de l’enclave
Au-delà du dispositif physique, Cembrero insiste sur la nécessité de renforcer l’ancrage européen des deux enclaves. Il propose notamment d’intégrer leurs infrastructures dans la nouvelle stratégie portuaire de l’Union européenne, afin de favoriser leur modernisation face à la montée en puissance de Tanger Med et au futur Nador West Med.
Il défend également le déploiement direct d’agents de Frontex à Ceuta et Melilla, une option que Madrid aurait jusqu’ici évitée afin de ne pas irriter Rabat. Pour le journaliste, une présence européenne permettrait non seulement de renforcer le contrôle de la frontière, mais aussi de placer directement devant Bruxelles la question de la pression migratoire exercée depuis le Maroc.
Réactiver les leviers diplomatiques
Cembrero assume ensuite une logique de rapport de forces. Il estime que l’Espagne dispose, au niveau bilatéral comme dans le cadre européen, de moyens de pression supérieurs à ceux dont dispose le Maroc.
Il appelle ainsi Madrid à adresser à Rabat des avertissements sans ambiguïté : une répétition des événements de juillet devrait, selon lui, avoir des conséquences sur le soutien espagnol aux intérêts marocains dans les enceintes internationales.
Le journaliste rappelle à cet égard le précédent de 2021, lorsque le Parlement européen avait adopté une résolution critiquant notamment l’instrumentalisation des mineurs dans la crise de Ceuta. Il regrette que les eurodéputés socialistes espagnols ne semblent pas vouloir réactiver aujourd’hui ce type de levier.
Cembrero ajoute un volet de « soft power » à sa stratégie. Il propose de transformer la singularité sociale et religieuse de Ceuta en avantage politique, en mettant en avant la coexistence entre musulmans et non-musulmans durant la crise. Une telle image permettrait, selon lui, de présenter auprès des opinions européennes la singularité d’une ville de l’Union européenne appelée à compter une importante population musulmane et de transformer ainsi une vulnérabilité apparente en atout d’image.
Un débat stratégique qui dépasse le clivage droite-gauche
Derrière les propositions de Cembrero apparaît une question plus large : quelle stratégie l’Espagne doit-elle adopter face au Maroc après la nouvelle crise de Ceuta ? Une partie du débat politique espagnol pousse vers une logique de dissuasion, considérant que la retenue de Madrid face aux pressions asymétriques de Rabat peut encourager leur répétition. Cette approche insiste sur la nécessité d’assumer davantage le rapport de forces, de dénoncer explicitement l’instrumentalisation des flux migratoires et d’utiliser les leviers diplomatiques dont dispose l’Espagne au sein de l’Union européenne.
Cette lecture ne se limite pas à la droite. Des voix issues de la gauche gouvernementale, notamment au sein de Sumar, ont également adopté sur certains dossiers une position plus critique envers la gestion espagnole de la relation avec Rabat.
En face, la ligne défendue par Pedro Sánchez et la direction du PSOE repose sur une autre priorité : préserver le partenariat stratégique avec le Maroc. Cette approche considère que la coopération avec Rabat demeure essentielle pour la sécurité espagnole, notamment dans la lutte antiterroriste, la gestion des flux migratoires et les relations économiques.
Dans cette logique, les tensions autour de Ceuta et Melilla peuvent être considérées comme des crises qu’il faut contenir sans remettre en cause l’ensemble de la relation bilatérale.
Le débat porte donc moins sur l’existence de tensions avec Rabat que sur la manière d’y répondre. Faut-il renforcer la dissuasion en faisant davantage jouer les leviers espagnols et européens, ou préserver une relation stratégique dont Madrid considère qu’elle répond à des intérêts de sécurité plus larges ?
C’est dans cette confrontation de visions que s’inscrit la tribune de Cembrero. Ses cinq propositions ne constituent pas seulement un programme pour mieux protéger Ceuta : elles plaident implicitement pour une révision de la posture espagnole face au Maroc.
Reste à savoir si cette lecture gagnera suffisamment de terrain pour infléchir la politique de Pedro Sánchez. À court terme, le gouvernement espagnol semble davantage enclin à préserver le cadre de coopération avec Rabat qu’à ouvrir une confrontation politique susceptible de fragiliser ce partenariat.


