Le MV Nemrut Bay a quitté le port d’Annaba avec 20 000 tonnes de ciment blanc dans ses cales, cap sur le Guatemala. Ce type d’opération se répète à cadence régulière depuis le quai 14 : depuis 2022, l’Algérie exporte vers les Amériques non plus du clinker brut, mais du ciment fini conditionné en big-bags, vendu à 200 dollars la tonne sur les marchés américains.
Il y a moins d’une décennie, l’Algérie achetait encore du ciment à l’étranger. En 2018, les exportations du groupe public GICA pesaient entre 3 et 5 millions de dollars. Un an plus tard, ce chiffre avait bondi à 60 millions. En 2023, il atteignait 747 millions de dollars, selon les données du ministère du Commerce. En 2024, le volume des exportations a franchi pour la première fois la barre des 10 millions de tonnes, selon Azzedine Asfirane, chef de division marketing et communication du groupe GICA.
Cette progression a suffi à propulser l’Algérie au rang de deuxième exportateur mondial de clinker, derrière le Vietnam. L’explication tient à une arithmétique simple : avec 18 usines, la production nationale atteignait 39 millions de tonnes en 2022, pour des besoins intérieurs estimés à 21 millions. L’excédent, proche de 18 millions de tonnes, a trouvé preneur sur les marchés extérieurs.
Le ciment blanc d’Oggaz, produit phare d’une montée en gamme
Pendant longtemps, ces exportations portaient presque exclusivement sur le clinker, produit intermédiaire vendu à bas prix que les pays acheteurs transforment ensuite en ciment fini. Céder le clinker, c’est aussi céder la valeur ajoutée de la transformation.
Depuis 2021-2022, la donne change. Les volumes de ciment fini emballé progressent, portés notamment par le ciment blanc Super White fabriqué à la cimenterie d’Oggaz, dans la wilaya de Mascara. Ce produit se négocie à 200 dollars la tonne sur les marchés américains, soit bien au-dessus des prix pratiqués pour le clinker brut. Reconnu pour ses qualités esthétiques et techniques, il alimente aujourd’hui les flux à destination des États-Unis, de l’Afrique du Sud et de la Mauritanie. Holcim El-Djazaïr, qui détient 38% des exportations nationales de ciment, vise 3,4 millions de tonnes exportées en 2025, dont 1,2 million de tonnes de ciment fini.
Biskria Ciment, exportateur malgré la surtaxe
À côté de Holcim El-Djazaïr, longtemps seul opérateur algérien présent à l’international, d’autres acteurs émergent. La cimenterie Biskria Ciment s’est imposée sur le marché nord-américain. En août 2025, elle a expédié 28 000 tonnes de ciment blanc vers les États-Unis à bord du M/V Anhui, depuis Annaba.
Ce qui retient l’attention est que cette livraison est intervenue après l’instauration d’une surtaxe américaine de 30% sur le ciment algérien, active depuis le 7 août 2025. Le maintien des flux malgré cette barrière tarifaire dit quelque chose de la compétitivité du produit, aussi bien sur le prix que sur la qualité.
Un tiers du ciment blanc algérien exporté part vers les États-Unis
Selon le rapport du Cercle d’Action et de Réflexion autour de l’Entreprise (CARE), les ventes aux États-Unis ont doublé entre 2023 et 2024, passant de 6,8 millions à 14,3 millions de dollars, soit une progression de 110,3% en un an.
En 2024, les États-Unis absorbaient 32,3% des exportations totales de ciment blanc algérien. Cette part représente 2,4% des importations américaines totales de ciment blanc, une proportion encore modeste, mais en progression rapide sur un marché tiré par la demande en construction haut de gamme.
Annaba, port pivot d’une ambition nationale
Le port d’Annaba concentre aujourd’hui 70% de son trafic sur l’exportation. En octobre 2025, ses quais 14 et 15 traitaient simultanément 90 000 tonnes de ciment blanc vers les États-Unis et du clinker vers la Mauritanie. En décembre, une nouvelle cargaison de 28 000 tonnes partait outre-Atlantique au prix de 200 dollars la tonne.
La cadence soutenue a conduit le gouvernement à envisager la création d’un port dédié au ciment, dans la perspective de porter les exportations à 10 millions de tonnes annuelles.
Les fragilités d’une success story encore étroite
La performance est réelle, mais elle repose sur des bases fragiles. La production de ciment blanc reste concentrée sur deux ou trois opérateurs. La surtaxe américaine de 30%, si elle se pérennise dans le cadre de la politique commerciale de l’administration Trump, pourrait rogner la compétitivité algérienne face à des concurrents turcs, espagnols ou marocains moins pénalisés.
À cette exposition tarifaire s’ajoute une contrainte qui se profile sur le marché européen. Dès 2026, le mécanisme carbone aux frontières (CBAM) imposera une déclaration précise de l’empreinte carbone pour les produits exportés vers l’UE, ciment en tête. La Banque mondiale notait par ailleurs, dans son rapport d’avril 2025, que 80% des exportations hors hydrocarbures algériennes restaient concentrées sur trois produits : ciment, engrais et sidérurgie. Passer du clinker brut au ciment blanc emballé est une étape. Reproduire cette logique dans d’autres filières industrielles en est une autre, que l’Algérie n’a pas encore franchie.


