Edgar Morin, une vie de résistance(s)

À l’heure où le siècle vacille, une silhouette centenaire a tiré sa révérence ce vendredi 29 mai 2026. Edgar Morin n’est pas seulement le philosophe de la « pensée complexe » ou le sociologue des foules, il est l’incarnation d’une insatiable rébellion intellectuelle. Il est essentiel de saluer la mémoire de cet homme qui, dès son premier souffle militant, a épousé les combats de son temps, souvent en avance, toujours en liberté.

Said Merad
4 min de lecture
Edgar Morin est mort à l’âge de 104 ans après une longue vie de résistances (dr)

Né Edgar Nahoum à Paris en 1921, issu d’une famille juive de Salonique, il aurait pu suivre un chemin tout tracé. Il choisit la marge et le danger. Le jeune homme vibre pour l’Espagne républicaine, préparant des colis pour les antifascistes, avant d’entrer en Résistance sous le pseudonyme de « Morin », à Toulouse en 1942. Cette expérience fondatrice de la clandestinité forge un citoyen du monde qui ne déposera plus jamais les armes de l’esprit.

S’il adhère au communisme comme on embrasse une foi, il s’en détachera brutalement en 1951, tirant de cette rupture un refus définitif de toute idéologie pétrifiante. Cette rupture donnera naissance à son livre Autocritique (1959), récit sincère d’une aventure spirituelle où il revient sur ses engagements et ses désillusions.

Un engagement exigeant

Sa vie est une succession de « non » et de « pourquoi pas ». C’est dans le creuset de la guerre d’Algérie que cette singularité s’affirme avec le plus d’éclat. En 1960, il refuse de signer le Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission, non par lâcheté, mais parce qu’il pressent, avec Claude Lefort, que le soutien inconditionnel au FLN risque d’engendrer un pouvoir monopolistique et une dictature de parti unique. Il défend également l’honneur des messalistes persécutés par le FLN, refusant de cautionner la calomnie contre les minorités politiques. En 1962, il soutient Mohamed Boudiaf, qu’il juge plus apte à instaurer un véritable pluralisme démocratique dans l’Algérie indépendante.

Cette même lucidité humaniste le poussera, des décennies plus tard, à briser les tabous sur le conflit israélo-palestinien. En juin 2002, il cosigne avec Sami Naïr et Danièle Sallenave dans Le Monde la tribune retentissante « Israël-Palestine : le cancer », où il ose écrire : « Les Juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens ». Poursuivi en justice pour ces propos, il rappellera inlassablement que « la fraternité n’a pas de frontières ethniques ».

La “Terre-Partie”

Mais son legs le plus vital pour nos rives méditerranéennes reste son alerte écologique et sa pensée de la « Terre-Patrie ». Dès 1993, dans Terre-Patrie, il forge ce concept prémonitoire et appelle à une prise de conscience de la communauté de destin terrestre. Edgar Morin n’est pas un écologiste punitif, il est un éveilleur.

Dans La Voie (2011), il esquisse les jalons d’une politique de civilisation qui réconcilie l’humain avec son environnement, posant la question cruciale : « Allons-nous vers des catastrophes en chaîne ? C’est ce qui paraît probable si nous ne parvenons pas à changer de voie ». Une pensée chère à une Afrique en quête de souveraineté durable.

Jusqu’à son dernier souffle, Edgar Morin aura été cet « électron libre » qui déroute les dogmes. De la somme monumentale de La Méthode (1977-2004), six volumes pour repenser la connaissance, à Introduction à la pensée complexe (1990) qui nous enjoint à relier les savoirs disjoints, son œuvre entière nous rappelle que résister, c’est créer, et que la première des patries, c’est l’humanité.

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