L’Espagne traverse l’un des débuts d’été les plus difficiles de ces dernières années. Portés par des températures élevées, une sécheresse persistante et des vents parfois violents, plusieurs incendies majeurs se sont déclarés à travers le pays, mobilisant des milliers de pompiers et d’importants moyens aériens. Des milliers d’habitants ont dû être évacués et plusieurs axes routiers fermés, tandis que les autorités poursuivent leur lutte contre des foyers particulièrement complexes à maîtriser.
Le principal foyer est actuellement celui de La Mierla, dans la province de Guadalajara (Castille-La Manche), à une centaine de kilomètres au nord-est de Madrid. Selon les autorités régionales, plus de 13 000 hectares ont déjà été détruits et plusieurs centaines de personnes ont été affectées par les évacuations ou les restrictions de circulation. Quelques jours auparavant, un autre incendie de grande ampleur avait déjà ravagé près de 15 000 hectares dans la région de Saragosse, en Aragon, illustrant la multiplication des grands feux sur le territoire espagnol.
Los Gallardos et le poids des bilans humains
Plus au sud, l’incendie de Los Gallardos, dans la province andalouse d’Almeria, a profondément marqué le pays. Son lourd bilan humain a relancé le débat national sur l’adaptation de l’Espagne à des épisodes climatiques de plus en plus extrêmes. Selon le système européen EFFIS (European Forest Fire Information System), plusieurs dizaines de milliers d’hectares avaient déjà brûlé en Espagne au début du mois de juillet, un niveau particulièrement élevé pour une saison qui n’avait pas encore atteint son pic estival.
Cette saison intervient après une année 2025 exceptionnellement destructrice. Selon les données du ministère espagnol de la Transition écologique, près de 355 000 hectares de végétation ont brûlé l’an dernier, le bilan le plus lourd enregistré dans le pays depuis au moins trois décennies. Au plus fort de la saison, les estimations du système EFFIS avaient même dépassé les 380 000 hectares, illustrant l’ampleur du choc qui a conduit l’Espagne à repenser en profondeur sa politique de prévention et de gestion des incendies.
La fin de la doctrine du « tout-extinction »
De la Castille-La Manche à l’Andalousie, les services de secours sont confrontés à des mégafeux, parfois qualifiés d’« incendies de sixième génération ». D’une puissance thermique exceptionnelle, ces feux peuvent générer leur propre microclimat en formant des nuages de pyrocumulonimbus. Ceux-ci produisent des vents violents et imprévisibles qui compliquent considérablement le travail des secours et réduisent parfois l’efficacité des moyens aériens.
Pendant plusieurs décennies, l’Espagne a privilégié une stratégie fondée sur l’extinction rapide des incendies. Cette politique a permis de préserver des milliers d’hectares de forêt, mais elle a également produit un effet inattendu : la disparition des feux naturels de faible intensité a favorisé l’accumulation progressive d’importantes quantités de végétation sèche dans les sous-bois. Lorsque les conditions météorologiques deviennent extrêmes — températures élevées, faible humidité et vents soutenus — cette biomasse se transforme en un combustible idéal, alimentant des incendies d’une intensité inédite.
À ce phénomène s’ajoute le profond changement démographique qu’a connu le pays depuis les années 1960. L’exode rural a entraîné l’abandon de nombreuses terres agricoles et pastorales qui jouaient autrefois le rôle de coupe-feu naturels. Les anciennes mosaïques de cultures, de pâturages, de vergers et de forêts ont progressivement laissé place à de vastes massifs forestiers continus, souvent dominés par des résineux très inflammables, comme le pin d’Alep. Les spécialistes parlent désormais de « continuité du combustible », devenue l’un des principaux facteurs de propagation rapide des flammes.
Développer une culture du risque
Face à ce constat, les autorités espagnoles tentent aujourd’hui de rééquilibrer leur stratégie. Selon le Collège officiel des ingénieurs forestiers d’Espagne et les rapports de WWF España, la priorité budgétaire est longtemps restée orientée vers la lutte contre les incendies durant l’été. Les deux organisations estiment qu’environ 80 % des ressources sont consacrées à l’extinction des feux, contre une part nettement plus réduite dédiée à la prévention, à la gestion forestière et à l’adaptation des paysages. Elles plaident désormais pour un rééquilibrage durable des investissements au profit de la gestion des massifs tout au long de l’année.
Cette évolution passe notamment par le recours aux brûlages dirigés, réalisés en hiver par des spécialistes afin d’éliminer une partie de la biomasse de manière contrôlée, mais aussi par le développement d’une sylviculture préventive et le retour du pastoralisme. À l’image des dispositifs de pare-feux pastoraux mis en place en Andalousie et en Catalogne, des bergers sont désormais rémunérés par les collectivités pour faire paître leurs troupeaux sur des bandes de terrain stratégiques, assurant un débroussaillage naturel, efficace et peu coûteux.
Une réflexion qui concerne directement l’Algérie
À plus de 700 kilomètres au sud des côtes espagnoles, l’Algérie partage une grande partie des caractéristiques écologiques du bassin méditerranéen. Chaque été, les massifs forestiers de Kabylie, de l’Edough, des Aurès, de Chréa, de Tlemcen ou encore de Jijel sont confrontés à des épisodes de chaleur extrême qui favorisent la propagation rapide des incendies.
En Algérie, alors que le changement climatique semble imposer une nouvelle réalité environnementale, le sujet demeure encore peu présent dans le débat public et les politiques d’aménagement du territoire, largement centrés sur la gestion de l’urgence. Les discussions portent principalement sur les causes des départs de feu — actes criminels, imprudences ou accidents — ainsi que sur le renforcement des moyens d’intervention de la Protection civile. Si ces questions sont essentielles, l’expérience espagnole montre qu’elles ne répondent qu’à une partie du problème. Qu’un incendie soit d’origine criminelle, accidentelle ou naturelle, c’est aussi la structure du paysage qui détermine s’il restera un feu maîtrisable ou s’il se transformera en catastrophe majeure.
Si la dynamique démographique et l’occupation des sols diffèrent de celles de l’Espagne, plusieurs enjeux sont comparables. Dans de nombreux massifs, l’évolution des paysages, l’accumulation de végétation combustible, le recul de certaines activités agro-pastorales traditionnelles et la pression exercée sur les lisières forestières contribuent à accroître la vulnérabilité des écosystèmes face aux incendies.
L’expérience espagnole met en évidence plusieurs pistes de réflexion susceptibles d’alimenter le débat en Algérie : diversification des essences afin de limiter l’homogénéité des peuplements, valorisation des feuillus méditerranéens et des espèces locales plus résistantes au feu, développement d’une mosaïque agropastorale, entretien régulier des sous-bois ou encore recours, lorsque les conditions le permettent, à des brûlages dirigés réalisés par des équipes spécialisées. De même, les grands projets de reboisement, notamment la modernisation du Barrage Vert, pourraient intégrer davantage ces principes afin de concilier restauration forestière et résilience face aux incendies.
Au-delà des choix techniques, la réflexion engagée en Espagne rappelle qu’une politique de prévention ne repose pas uniquement sur les moyens d’intervention, mais aussi sur une gestion continue des territoires forestiers et sur l’implication des acteurs locaux — forestiers, agriculteurs, éleveurs, collectivités et riverains. L’expérience espagnole montre qu’au-delà de l’urgence et de la lutte contre les flammes, la gestion durable des forêts est appelée à occuper une place centrale dans les politiques publiques. La véritable brigade anti-incendie du XXIᵉ siècle se compose autant de forestiers, de bergers et d’agriculteurs que de pompiers. C’est sans doute l’un des principaux enseignements que l’autre rive de la Méditerranée offre aujourd’hui à tous les pays confrontés aux mégafeux, dont l’Algérie.


