Cette démarche commune inédite réunit le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright, le ministre d’État qatari pour les Affaires énergétiques Saad bin Sherida Al Kaabi, le ministre algérien de l’Énergie et des Mines Mohamed Arkab, ainsi que le ministre nigérian des Ressources gazières Ekperikpe Ekpo. Ensemble, ces quatre pays représentent les principaux fournisseurs de gaz naturel liquéfié (GNL) et de gaz par gazoduc du marché européen.
Dans leur missive adressée aux hauts dirigeants de l’UE, dont la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, les quatre signataires contestent les modalités d’application de la réglementation sur le méthane importé (EUMR), dont l’entrée en vigueur est fixée à janvier 2027.
En pratique, ce règlement européen impose aux producteurs situés hors de l’Union européenne un ensemble d’obligations de mesure, de déclaration et de vérification des émissions de méthane, assorties d’audits indépendants. Il prévoit également des contrôles réguliers des infrastructures afin de détecter et réparer les fuites, qu’elles proviennent des puits, des stations de compression ou des réseaux de transport. Le torchage ainsi que les rejets directs de méthane dans l’atmosphère sont également concernés par ces restrictions.
Risque de pénurie hivernale
Tout en réaffirmant leur engagement en faveur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, les quatre ministres dénoncent l’absence de « détails techniques essentiels » et de « clarté juridique » concernant les protocoles de mesure, de notification et de vérification (MRV) requis par Bruxelles. Selon les auteurs de la lettre, ce flou réglementaire empêche les acheteurs européens et les exportateurs mondiaux de planifier leurs livraisons. La coalition souligne qu’alors que la sécurisation des stocks de gaz pour l’année 2027 a déjà débuté, les opérateurs se trouvent dans une impasse juridique pour valider la conformité de leurs flux.
Cette offensive diplomatique intervient alors que le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, a frontalement qualifié les exigences européennes de « folles » (crazy) lors du *Global Energy Forum de New York, avertissant qu’elles risquent de provoquer des pénuries d’électricité et de chauffage en Europe dès l’hiver prochain si les flux de gaz venaient à être couplés à des restrictions excessives.
Demande de mesures transitoires
Face à ce qu’ils qualifient de risques de ruptures d’approvisionnement et de volatilité des prix, les quatre pays partenaires réclament de la part de l’UE l’adoption immédiate de trois mécanismes de transition précis. Les signataires exigent en premier lieu l’introduction d’un mécanisme de suspension, désigné sous le terme de « Stop-the-clock », afin de geler le calendrier législatif tant que des méthodes de calcul claires et applicables n’ont pas été fixées conjointement.
Ils demandent également l’intégration d’une clause de maintien des acquis, ou « Grandfathering », visant à exclure explicitement des contraintes du nouveau règlement les contrats à long terme conclus durant cette phase intermédiaire. Enfin, la coalition réclame le gel des sanctions financières pour non-conformité pendant toute la période nécessaire à l’adaptation technique des infrastructures de production.
Tensions à Bruxelles et divisions européennes
Bien que le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, affiche publiquement une ligne de fermeté en déclarant être « très fier » de ce texte et refuser de le « rouvrir », la Commission européenne fait face à d’intenses pressions internes. En coulisses, la direction générale de l’Énergie a déjà commencé à rétropédaler en promettant l’introduction de « flexibilités » pour éviter que l’application des peines ne menace la sécurité d’approvisionnement. Bruxelles envisage notamment de lever l’obligation de traçabilité stricte « de la cargaison jusqu’au puits », une concession majeure réclamée par l’industrie.
De plus, ce front des exportateurs s’appuie sur de vives fractures au sein même de l’UE. Onze gouvernements européens, menés par l’Italie – premier client du gaz algérien via le Transmed –, mais aussi les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, exigent officiellement un report de trois ans de la réglementation. Ces États craignent qu’une application rigide n’exacerbe la volatilité des marchés, déjà sous haute tension en raison des perturbations géopolitiques actuelles au Moyen-Orient.


