En novembre 2025, le ministre algérien de l’Industrie pharmaceutique Wassim Kouidri annonçait devant la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale populaire que l’Algérie couvrait 82 % de ses besoins en médicaments grâce à la production locale. Un chiffre présenté comme une victoire de la souveraineté sanitaire, fruit de plusieurs années d’investissements publics. Neuf mois plus tôt, ce même Kouidri tenait encore les rênes de Saïdal, le groupe pharmaceutique public, avant sa nomination au gouvernement le 3 février 2025.
Trois mois plus tard, l’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran et la fermeture effective du détroit d’Ormuz ont mis ce discours à l’épreuve d’une réalité qu’il n’avait pas anticipée : produire localement un comprimé ne suffit pas si la molécule qui le constitue vient de l’autre bout du monde via une route maritime désormais interdite.
La chaîne invisible
L’Algérie importe ses médicaments finis en quantité décroissante. La facture globale d’importation pharmaceutique, médicaments finis, matières premières et dispositifs médicaux confondus, est tombée de 1,25 milliard de dollars en 2022 à 515 millions en 2024, selon les chiffres présentés par le ministre Kouidri devant la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale populaire (APN) en novembre 2025.
Mais ce chiffre agrège tout sans distinguer ce qui relève des médicaments finis de ce qui concerne les principes actifs, ces molécules de base sans lesquelles aucun comprimé ne peut être fabriqué. C’est précisément cette opacité statistique qui rend difficile l’évaluation de l’exposition réelle du pays à la crise d’Hormuz, et qui masque une dépendance structurelle située en amont de la production, là où la vulnérabilité est la plus grande.
Or cette vulnérabilité n’est pas propre à l’Algérie. L’Afrique importe plus de 95 % de ses principes actifs, principalement d’Inde et de Chine, selon une étude publiée fin 2025 dans The Conversation Africa par des chercheurs associés à la Banque africaine de développement. L’Algérie n’échappe pas à cette réalité continentale.
L’industrie pharmaceutique indienne, premier fournisseur du continent africain en génériques avec une part estimée à plus de 50 % des besoins, dépend elle-même du Golfe persique pour environ 40 % de ses importations de pétrole brut. Ce pétrole alimente directement les procédés pétrochimiques qui servent à synthétiser les principes actifs : le paracétamol à partir du phénol, les antibiotiques à partir de solvants dérivés du naphta, la glycérine excipient à partir de résidus pétroliers.
Le trafic est tombé à quasi-zéro depuis le 2 mars 2026, après que les Gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont confirmé la fermeture du détroit. Selon S&P Global Market Intelligence, 21 navires seulement ont transité depuis le début des hostilités, contre plus de 100 par jour avant le conflit. La conséquence pour la pétrochimie est immédiate : des usines de naphta asiatiques ferment déjà faute d’approvisionnement, selon Alliance Chemical au 23 mars, privant les fabricants indiens de principes actifs de leur matière première de base.
“Les génériques ont les marges les plus étroites“
Le mécanisme de transmission est précis. Marc Kahn, ancien doyen de la faculté de médecine de l’Université du Nevada et spécialiste en hématologie, l’analysait en mars 2026 dans une enquête de CNBC consacrée à l’impact de la crise sur les ordonnances américaines. La hausse du coût de l’énergie affectera l’ensemble des intrants, estimait-il, mais les génériques seront les plus touchés car “leurs marges sont les plus étroites”. Il pointait notamment la glycérine, excipient commun d’origine pétrolière, et le paracétamol, traditionnellement synthétisé à partir du phénol dérivé du pétrole.
La même logique s’applique à l’Algérie, où les génériques constituent l’essentiel de la production nationale. La production pharmaceutique locale a atteint 4 milliards de dollars en 2024, appuyée sur près de 233 établissements. Cette montée en puissance porte sur les médicaments finis : l’usine de paracétamol de Batna et l’unité d’antibiotiques de Médéa produisent des formes finales, pas des principes actifs. Seule la première pierre posée à Sétif en juillet 2025 pour une usine de matières premières anticancéreuses s’attaque directement au maillon manquant. Sa capacité annuelle de 5 000 kilogrammes pour 15 principes actifs reste embryonnaire au regard des volumes nécessaires. Le déficit entre ambition et réalité industrielle ne se comble pas en quelques mois.
20 % du fret aérien mondial exposé
Le circuit des médicaments biologiques, des vaccins et des anticorps monoclonaux obéit à une logique différente de celle des génériques. Ces produits ne se transportent pas par voie maritime : leur chaîne du froid et leur durée de vie limitée les rendent dépendants du fret aérien. Or les hubs aéroportuaires qui concentrent le trafic pharmaceutique entre l’Asie et l’Afrique ont eux aussi été touchés par le conflit.
Wouter Dewulf, professeur à l’Antwerp Management School, citait en mars 2026 des données industrielles selon lesquelles plus d’un cinquième du fret aérien mondial est exposé à la disruption liée à la fermeture des espaces aériens de Dubaï, Abu Dhabi et Doha. Emirates et Etihad, qui opèrent une part significative du trafic de produits pharmaceutiques à température contrôlée entre l’Inde, l’Europe et l’Afrique, ont suspendu ou fortement réduit leurs opérations dans la zone.
Pour l’Algérie, dont les importations restent significatives dans les segments de l’oncologie et des maladies chroniques, la fermeture de ces corridors représente une rupture logistique directe pour les 18 % de médicaments encore importés. Kouidri précisait fin 2024 que la demande locale contre le cancer ne serait couverte qu’à 60 % grâce aux projets alors en cours. Les hôpitaux publics restent dépendants des importations à 76 %, un angle mort de la souveraineté sanitaire que la crise actuelle rend soudainement visible.
Le tampon de 60 jours
La question n’est pas de savoir si l’Algérie manquera de médicaments demain. Les stocks tampons mondiaux couvrent 30 à 60 jours selon le consensus des analystes du secteur, un horizon qui situe la zone de tension critique entre fin mars et fin avril 2026. Steve Blough, directeur de la stratégie supply chain chez Infios, estimait en mars dans CNBC que les perturbations autour du détroit d’Ormuz pourraient rapidement se propager aux chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques mondiales et finir par affecter les consommateurs.
Fitch Ratings avertit qu’une fermeture de trois mois ferait peser des risques matériels sur les profils de crédit des entreprises chimiques en Europe, dans le Golfe et en Asie-Pacifique, avec des répercussions directes sur la disponibilité des matières premières pharmaceutiques.
Pour notre pays, le premier signal d’alarme ne viendra pas des pharmacies. Il viendra des importateurs de matières premières, dont la facture est estimée à 6 milliards de dinars selon le ministre Kouidri. Ces opérateurs, tenus depuis l’arrêté du 12 octobre 2025 de soumettre des programmes prévisionnels annuels, sont les premiers à recevoir les notifications de retard ou de force majeure de leurs fournisseurs indiens et chinois.
Saïdal entre ambition et délai
En décembre 2024, alors qu’il dirigeait encore Saïdal avant sa nomination au gouvernement, Wassim Kouidri annonçait devant la Conférence économique «Défis financiers mondiaux 2030» vouloir produire localement les matières premières de «50 molécules dès 2025, comme première étape». Il ajoutait l’objectif de faire de l’Algérie «un leader en Afrique et au Moyen-Orient» dans le secteur.
En juillet 2025, devenu ministre, il posait la première pierre de l’usine de Sétif. Mais le délai de réalisation oscillait entre 12 et 18 mois, ce qui projette la mise en service effective au mieux au second semestre 2026, au pire en début 2027. En août 2025, il appelait encore les privés à s’associer avec Saïdal pour produire localement des matières premières, signe que le chantier restait largement ouvert.


