Une nouvelle reconfiguration dans le capital du géant énergétique espagnol Naturgy pourrait replacer Alger au centre d’un bras de fer géopolitique majeur. La sortie définitive du fonds d’investissement CVC Capital Partners , l’un des plus puissants fonds de capital-investissement (private equity) au monde, qui a mis en vente ses 13,8 % de participation pour plus de 3,068 milliards d’euros via une procédure de placement accéléré menée par Goldman Sachs, fragilise l’actionnariat de la compagnie espagnole et ouvre la voie à toutes les spéculations.
Pour l’Algérie, principal fournisseur de gaz de la péninsule ibérique et partenaire historique de Naturgy, ce mouvement de capital réveille un vieux démon : l’ambition d’Abou Dhabi de s’imposer dans l’équation gazière du Sud de l’Europe, au détriment des intérêts stratégiques d’Alger.
La brèche du « free float » : une opportunité pour Taqa ?
Selon les informations rapportées par le média ibérique El Español, la sortie de CVC – qui fait suite à celle du fonds GIP/BlackRock il y a à peine trois mois, pourrait faire grimper le capital flottant (free float) de Naturgy en bourse à plus de 45 %. Un niveau qui complique sérieusement la tâche de Criteria Caixa (le bras financier de la Fondation La Caixa, détenteur de 28,5 % des parts) et du gouvernement espagnol pour maintenir le contrôle de Naturgy entre des mains nationales.
Pourquoi le capital flottant est un danger
Dans le jargon boursier, le capital flottant (free float) désigne la part des actions d’une entreprise qui n’est pas détenue par des actionnaires stables (comme les États ou les fondateurs) et qui s’échange librement chaque jour sur les marchés financiers. Lorsque ce capital flottant grimpe à un niveau aussi élevé que 45 %, l’entreprise devient une cible vulnérable.
Au lieu de devoir négocier de manière transparente le rachat d’un gros bloc d’actions directement auprès d’un grand fonds (une opération lourde et très visible), un investisseur prédateur peut acquérir discrètement et progressivement des millions de petites actions directement sur le marché libre. C’est la stratégie dite « de la fourmi », conçue pour monter au capital en évitant de faire du bruit.
Une opportunité pour les Emirats
Cette fragmentation du capital remet immédiatement sur la table l’éventualité d’une relance offensive de la part du géant émirati Taqa (Abu Dhabi National Energy Company). On s’en souvient, Abou Dhabi avait déjà tenté de lancer une OPA sur 100 % du capital de Naturgy, un projet qui avait suscité un refus énergique d’Alger et qui a finalement avorté face au veto politique de Madrid et aux conditions strictes imposées par l’exécutif espagnol.
Cependant, souligne El Español, la donne a changé : la situation de la SEPI (la société étatique espagnole d’investissements industriels) n’est plus la même qu’il y a un an, et la fragilité politique actuelle du gouvernement espagnol en fin de mandat réduit sa marge de manœuvre. Un contexte de vulnérabilité que le fonds émirati pourrait être tenté d’exploiter pour revenir à la charge, notamment en s’installant juste sous la barre des 10 % pour contourner les mécanismes de veto automatique de Madrid et imposer sa présence au conseil d’administration.
Le gaz algérien face aux ambitions d’Abou Dhabi
Pour Alger, l’entrée de Taqa au cœur de Naturgy constitue une ligne rouge absolue. Naturgy est le partenaire clé de la compagnie nationale Sonatrach (qui détient d’ailleurs 4,1 % du capital de la firme espagnole). Ensemble, les deux entités gèrent le gazoduc Medgaz, dont Sonatrach contrôle 51 % des parts, le reste étant partagé entre Naturgy et BlackRock.
Le rejet par l’Algérie d’une entrée émiratie dans ses infrastructures énergétiques vitales n’est pas seulement économique, il est profondément géopolitique. Les tensions évidentes entre Alger et Abou Dhabi sur les dossiers du Sahel et de la Libye, exacerbées par l’alignement financier et diplomatique des Émirats arabes unis sur les positions de Rabat, rendent toute cohabitation impossible.
Cette opposition a d’ailleurs été réaffirmée récemment avec le refus catégorique exprimé par Alger de voir les stations de dessalement de Mostaganem et de Cap Djinet être intégrées dans l’opération de vente de la firme espagnole GS Inima (détenue par le conglomérat sud-coréen GS Group) au profit de Taqa. Une incursion émiratie dans la sécurité hydrique nationale qu’Alger a bloquée net. Une éventuelle offensive de Taqa sur Naturgy ne peut que susciter le même rejet inflexible.
Madrid face à ses responsabilités
Si Abou Dhabi choisit de forcer le passage en profitant de l’ouverture du capital de Naturgy, la situation pourrait s’avérer hautement risquée pour l’Espagne. En automne prochain, les restrictions imposées en 2021 au fonds australien IFM (deuxième actionnaire avec 15,5 %) arriveront à expiration, ouvrant la voie à une restructuration globale de la gouvernance de l’entreprise.
L’Algérie dispose de leviers contractuels et d’approvisionnement majeurs. À Madrid, beaucoup savent qu’une telle évolution risquerait de fragiliser un équilibre énergétique particulièrement sensible. Une perte de contrôle de Naturgy au profit d’un acteur perçu comme hostile par Alger mettrait en péril la stabilité de ses contrats gaziers, au moment même où l’Europe cherche à consolider ses routes énergétiques alternatives au gaz russe.
Autant dire que la préservation de l’axe énergétique Alger-Madrid, qui a remarquablement résisté à la crise diplomatique entre les deux pays à la suite du « virage » de Pedro Sánchez sur le Sahara Occidental, dépendra désormais de la capacité de Criteria Caixa à trouver rapidement un partenaire stratégique européen ou national fiable.


