Pourquoi l’e-commerce maghrébin peine-t-il à pérenniser sa croissance ?

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Le commerce numérique redessine les routes marchandes mondiales, atteignant des sommets vertigineux. Comme le rappelle le Dr. Shamika Sirimanne, Directrice à la CNUCED, « les ventes e-commerce sont passées d’environ 17 000 milliards de dollars en 2016 à 28 000 milliards en 2024 ».De plus, les services livrés numériquement représentent désormais « 56 % des exportations mondiales de services ».

Pourtant, l’Afrique du Nord peine encore à capter sa juste part de cette manne. Avec une part des services livrés numériquement qui stagne à peine à 3 % dans le commerce intra-africain, la région se trouve à la croisée des chemins. L’intégration économique via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) n’est plus une option, mais une nécessité absolue.

Une dynamique régionale à deux vitesses

Réunies autour d’un webinaire organisé par le bureau Afrique du nord de la CEA, le 23 juin dernier, les expert et représentants de la CNUCED et de l’OMC ont affirmé qu’aujourd’hui, l’Afrique du Nord présente un paysage numérique profondément fracturé. D’un côté, le Maroc et l’Égypte se positionnent comme les fers de lance de la région.

Caitlyn Carico, experte aux affaires économiques à la CEA (Commission économique des Nations unies pour l’Afrique), souligne ces disparités en notant que « le Maroc a un taux d’accès à Internet très élevé de 91 % », un chiffre qui contraste lourdement avec les autres extrêmes de la région puisque « seulement 46 % de la population de la Mauritanie a accès à Internet et seulement 19 % de la population au Soudan ».

Derrière ces deux leaders, la Tunisie et l’Algérie occupent une position intermédiaire : elles réalisent des progrès significatifs mais présentent encore des lacunes structurelles limitant leur plein potentiel. La Tunisie se distingue néanmoins par l’un des cadres juridiques les plus avancés de la région pour l’e-commerce, incluant des lois particulièrement robustes sur la protection des consommateurs, les transactions électroniques, la cybersécurité et la protection des données. L’Algérie, bien qu’elle possède des législations similaires, souffre de lacunes dans leur application, d’incertitudes fiscales et d’une très faible utilisation des paiements numériques pour les achats en ligne

Cependant, la dynamique post-pandémique a révélé la fragilité de cette adoption numérique dans le reste du Maghreb. Martina Julsaint Kadane, responsable à la CNUCED, note que la ruée vers le digital provoquée par le COVID-19 n’a pas toujours été durable : « La Tunisie, par exemple, a connu une forte baisse, passant de 16,9 % en 2021 à 8,7 % en 2024 ». Ce reflux brutal met en lumière l’insuffisance des fondations structurelles.

Le fléau de l’exclusion financière et de la méfiance

Pourquoi l’e-commerce maghrébin peine-t-il à pérenniser sa croissance ? La première réponse réside dans la faible inclusion financière. Le constat est sans appel. Selon Martina Julsaint Kadane, « là où la moitié de la population adulte n’a toujours pas de compte bancaire, le marché du commerce électronique est structurellement plafonné ».

Ensuite, l’utilisation des paiements numériques pour des achats en ligne reste anecdotique dans la région (environ 2,6 %). La représentante du CNUCED précise que « la contrainte majeure n’est pas l’accès aux instruments de paiement en soi, mais plutôt l’acceptation par les commerçants ». Cette réticence est renforcée par un manque de confiance viscéral des consommateurs, ce qui favorise le maintien de transactions de paiement à la livraison.

Le Protocole ZLECAf : un remède contre la fragmentation

Actuellement, les entreprises maghrébines se heurtent à un mur de réglementations nationales disparates. Amjad Bshuadi, spécialiste de la transformation numérique à la CEA, avertit fermement les États : « Cette fragmentation représente un coût réel aujourd’hui, ce n’est pas un risque futur ».

Le Protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf fait donc figure de « game-changer ». Josephine Hazin Nia Katawa, experte en politique commerciale à la CEA, insiste sur la suppression de ces barrières techniques : « L’interopérabilité et la reconnaissance mutuelle sont essentielles pour le commerce numérique transfrontalier ».

L’urgence d’appliquer ce protocole est accrue par un contexte mondial de plus en plus concurrentiel et imprévisible. Le Dr. Mina Hassan, experte à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), rappelle un tournant historique récent : faute de consensus, « pour la première fois en 28 ans, le moratoire [sur les douanes des transmissions électroniques] a expiré le 31 mars 2026 ». Les pays africains ne peuvent tout simplement plus se permettre d’avancer en ordre dispersé.

Passer de la théorie à l’action

Pour que cette transformation profite à l’économie réelle, les gouvernements doivent changer de paradigme. Le financement de l’innovation reste le parent pauvre. Le Dr. Sirimanne dénonce des banques commerciales qui sont « extrêmement réticentes à prêter aux petits entrepreneurs, en particulier aux femmes et aux jeunes dans l’espace numérique, car ces initiatives sont considérées comme trop risquées ».

Il est également urgent de revaloriser nos systèmes d’apprentissage. Toujours selon le Dr. Sirimanne, « les instituts techniques, contrairement aux universités, s’avèrent être des moyens rentables de fournir ces compétences ».

L’Afrique du Nord a aujourd’hui un choix décisif à faire : rester un archipel de petits marchés numériques isolés, ou bâtir, ensemble, un écosystème régional unifié capable de s’imposer sur l’échiquier mondial.

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