Le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné, au mois de février dernier, la création d’un fonds de solidarité placé sous la tutelle du ministre de la solidarité nationale, exclusivement dédié à cette opération, avec pour instruction de verser la prime au moins un mois avant la rentrée. Le ministère de la Solidarité nationale avait annoncé le début du versement de cette prime le 30 juin dernier.
Le dispositif repose aujourd’hui sur le décret exécutif n° 25-168 du 22 juin 2025, qui a fixé le montant de la prime à 5 000 DA pour chaque enfant démuni. Le décret a redéfini les critères d’éligibilité et durci les procédures de contrôle censées garantir une distribution plus équitable de l’aide. Le texte cible les enfants issus de familles sans revenu, ainsi que ceux dont le revenu mensuel du père, de la mère ou du tuteur — pris séparément — ne dépasse pas le salaire national minimum garanti (SNMG).
L’allocation vise les élèves régulièrement inscrits dans les établissements publics d’éducation et d’enseignement, ainsi que dans les centres publics spécialisés. Sur le plan de la procédure, la demande se fait auprès du service administratif de l’établissement, et l’éligibilité est vérifiée notamment par une attestation de non-affiliation à la CNR, la CNAS ou la CASNOS pour les parents non-salariés — un critère qui, comme on le verra, n’est pas sans poser question.
Des chiffres incompatibles avec la réalité sociale
Sur le plan chiffré, le dernier bilan national disponible remonte à la rentrée 2025/2026 : 3,4 millions d’élèves avaient alors bénéficié de l’allocation, pour une enveloppe globale de 17,02 milliards de dinars, versée entre le 28 et le 31 juillet 2025 sur les comptes postaux des parents ou tuteurs. Rapportés à l’effectif scolaire national, qui avoisine les 12 millions d’élèves toutes filières confondues, ces 3,4 millions de bénéficiaires représentent environ 28 % de la population scolarisée — soit un peu moins d’un élève sur trois considéré comme suffisamment démuni pour ouvrir droit à l’aide.
C’est là que la confrontation avec les chiffres de la pauvreté en Algérie devient éclairante. Les statistiques officielles relayées par la presse nationale, s’appuyant sur un rapport de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, situent le taux de pauvreté en Algérie à moins de 1 % de la population — soit moins de 460 000 personnes sur 46 millions d’habitants. Cet écart considérable entre les différentes évaluations, allant de moins de 1 % à près de 30 % selon la source et la méthode retenue, illustre à quel point la notion même de « famille démunie », pivot du dispositif, reste mouvante en Algérie faute d’une mesure unifiée et régulièrement actualisée du seuil de pauvreté.
la traçabilité administrative: un critère insuffisant
Les syndicats autonomes ont élaboré une étude sociale qui a conclu à un salaire de 50 000 DA pour subvenir aux besoins minimaux d’une famille moyenne. Cette incertitude statistique pose des questions sur la pertinence des critères retenus pour arrêter la liste des bénéficiaires de la prime. Le dispositif s’appuie en effet sur la trace administrative — la non-affiliation aux caisses de sécurité sociale.
Or l’économie informelle, estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars de flux échappant au fisc, comprend aussi bien des ménages réellement précaires que des activités générant des revenus supérieurs au SNMG mais non déclarées. À l’inverse, un salarié percevant strictement le SNMG, dont le revenu est pourtant intégralement tracé et souvent jugé insuffisant face au coût de la vie, se retrouve exclu du dispositif au regard du décret — alors même que sa situation sociale correspond en tout point à celle d’un foyer démuni méritant l’aide.
Dès lors, la question posée chaque année par les acteurs du secteur éducatif et social reste entière : le critère de non-affiliation administrative, hérité d’une logique de contrôle plutôt que de mesure du niveau de vie, permet-il réellement de cibler les familles les plus nécessiteuses, ou faut-il, comme le suggèrent certains, l’assortir de garanties explicites pour les salariés au SNMG afin de réconcilier le dispositif avec la réalité sociale algérienne ?


