«Les décideurs doivent agir maintenant. Tout retard rendra les ajustements nécessaires plus coûteux et augmentera le risque de compromis difficiles à l’avenir.» Pablo Hernández de Cos, directeur général de la Banque des règlements internationaux, le 28 juin à Bâle, dans le rapport annuel de l’institution.
Pour un pays comme l’Algérie, dont les recettes budgétaires dépendent à plus de 60% des hydrocarbures, la phrase résonne autrement. Depuis fin février, le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite quelque 20% du pétrole mondial, a provoqué un choc énergétique sans précédent. L’AIE anticipe désormais une contraction de la demande mondiale de pétrole de 420 000 barils par jour pour l’ensemble de l’année 2026, tandis que l’OPEP, plus optimiste, table encore sur une progression de 1,2 million de barils par jour. L’écart entre les deux institutions dépasse le million de barils par jour. Ce désaccord dit, à lui seul, l’ampleur de l’incertitude.
Face à ce que l’AIE désigne comme le plus «gros choc d’offre d’hydrocarbures jamais enregistré dans l’histoire», tant que la réouverture du détroit ne sera pas crédible, le rétablissement d’un équilibre durable du marché énergétique reste compromis. Pour Alger, cela signifie des recettes imprévisibles, des arbitrages budgétaires sous tension et une visibilité réduite à quelques semaines.
C’est dans ce contexte que le rapport annuel 2026 de la BRI arrive. Et il ne rassure pas.
Dans sa synthèse adressée en exclusivité à Maghreb Émergent, Omar Berkouk, économiste et expert financier indépendant, identifie quatre lignes de fracture que l’institution documente cette année. Le retour de l’inflation d’abord, pas une inflation de consommation excessive mais de pénurie, avec des prix qui grimpent parce que les approvisionnements se font rares. Un engouement pour l’intelligence artificielle qui ressemble, selon le rapport, à «un surinvestissement comparable aux cycles d’innovation passés», autrement dit une bulle qui peut éclater. Des marchés de dette publique plus fragiles qu’ils n’y paraissent. Et des dettes d’États à des niveaux qui ne leur laissent plus beaucoup de marge pour amortir un nouveau choc.
Ce que Berkouk retient, c’est que ces quatre problèmes ne s’ajoutent pas. Ils se combinent. «Leur interaction simultanée crée des effets d’amplification susceptibles de précipiter des ajustements désordonnés», écrit-il. Chaque tension prise séparément est gérable. Ensemble, elles forment autre chose.
«Un repricing peut resserrer rapidement les conditions financières»
La BRI pointe un risque nouveau : la connexion entre les dettes des États et la stabilité des marchés financiers. Des fonds d’investissement très endettés jouent un rôle croissant sur les marchés où les États empruntent. Quand ces fonds paniquent et vendent, les taux montent, le crédit se resserre, et l’onde de choc se propage bien au-delà du pays qui a déclenché l’incident. «Le nouveau nexus fiscal-stabilité financière pourrait entraîner des baisses plus fréquentes et plus marquées des valeurs obligataires souveraines. Un tel repricing peut resserrer rapidement les conditions financières et peser sur la demande, avec des effets incertains sur l’inflation et des complications pour la calibration de la politique monétaire», précise Frank Smets, directeur par intérim du département monétaire de la BRI.
Une correction sur les marchés de dette publique se propage plus vite qu’avant. Et elle touche des économies qui n’ont déclenché aucun incident.
Le rapport consacre par ailleurs un chapitre entier à l’avenir de la monnaie, notamment à l’essor des monnaies numériques émises par les banques centrales. Berkouk y voit «une fenêtre d’opportunité pour repositionner le dinar dans un environnement monétaire international en mutation profonde». Dans un marché pétrolier où les producteurs africains situés hors du Golfe, Nigeria et Libye en tête, cherchent à augmenter leur production pour compenser les volumes manquants, l’Algérie dispose d’un levier réel. Encore faut-il que ses outils monétaires et financiers soient à la hauteur du moment.
Sur les cryptomonnaies privées, dites stablecoins, la BRI est tranchante : elles ne remplissent pas les conditions d’une monnaie fiable et représentent, sans encadrement légal strict, une menace pour la souveraineté monétaire des États.
Ce que le rapport laisse ouvert, c’est le piège dans lequel se trouvent les banques centrales. Elles ne peuvent pas relever les taux sans aggraver la situation des États déjà surendettés. Elles ne peuvent pas non plus les laisser baisser sans risquer de laisser filer l’inflation. La marge rétrécit des deux côtés en même temps.


