La troisième édition de l’Algiers Urban Trail , disputée le vendredi 26 juin dans les rues d’Alger, restera dans les mémoires comme un moment de grâce collective. Dix mille coureurs venus de 23 pays, une allégresse et des célébrations inoubliables, des réseaux sociaux inondés pendant 48 heures de vidéos diurnes et nocturnes où la capitale se révèle sous un angle que ses propres habitants ne lui connaissaient pas. Une participation exceptionnellement forte des femmes qui laisse entrevoir une évolution de l’occupation en cours de l’espace public, en tout cas à Alger.
La fête a bien eu lieu. Les commentaires des participants confinent à l’enthousiasme débordant : Alger la blanche, lumineuse et essoufflante, redécouverte foulée après foulée, de la Marina des Sablettes jusqu’à l’esplanade de Riad El Feth. L’AUT est devenu, en trois éditions seulement, le rendez-vous sportif et culturel le plus attendu du calendrier national. C’est précisément là que le risque commence.
Le siège de la wilaya comme premier goulot
Car derrière la fête, des signaux d’alerte ont clignoté que les organisateurs ne peuvent plus se permettre d’ignorer. Le plus sérieux concerne le passage par le siège de la wilaya d’Alger, atteint à peine 3,5 kilomètres après le départ — soit bien avant que le peloton de 10 000 coureurs ne se soit naturellement étiré. Le bouchon y a duré près de quinze minutes pour les partants des SAS trois et quatre, le cœur de la foule.
Dans un bâtiment néo-mauresque fermé, sans ventilation adaptée à un tel flux humain, le joyau architectural s’est transformé en fournaise. Dangereuse pour les organismes.
Ce n’est pas une surprise pour l’organisation, c’est une erreur de mémoire. Lors de la deuxième édition, un incident comparable — quoique moins pénalisant — s’était produit à l’entrée étroite de la haute Casbah, provoquant — à l’air libre cette fois — jusqu’à cinq minutes d’attente pour les participants regroupés.
La leçon n’a manifestement pas été tirée. Avec un peloton multiplié par plus de trois en un an, la tolérance aux goulets d’étranglement en début de parcours est désormais nulle. L’organisation des vagues de départ — cinq au total, espacées de près de 20 minutes au maximum entre la première et la dernière — s’est révélée insuffisante pour garantir un flux décanté dès les premiers kilomètres.
L’obscurité du Jardin d’Essai et le silence de la deuxième moitié
Au-delà du bouchon de la wilaya, d’autres angles morts ont pesé sur l’expérience des participants, en particulier ceux du milieu et de l’arrière de la course, arrivés au Jardin d’Essai après plus de deux heures de course, donc dans l’obscurité quasi totale.
La traversée du jardin — de bas en haut, de la rue Hassiba Ben Bouali vers la rue Belouizdad — a semé un sentiment d’isolement parmi les coureurs, et pour certaines participantes, une inquiétude réelle face au manque de visibilité et à l’absence de présence humaine balisée.
Plus généralement, les deux ou trois points d’animation recensés sur la seconde moitié du parcours — les neuf à dix kilomètres séparant la Casbah de l’arrivée grandiose — ont créé un vide sensible. La fête s’est estompée au moment où les coureurs en avaient le plus besoin.
Le standard des grands trails urbains de référence, de Marseille à Lisbonne, prévoit un point d’animation tous les 1,5 à 2 kilomètres, avec une densité accrue précisément dans les zones non monumentales. Sur ce critère, l’AUT3 accuse un déficit préjudiciable sur sa partie haute.
Un phénomène populaire sans appropriation institutionnelle
Il y a là un paradoxe frappant. L’AUT est clairement porté par la Wilaya d’Alger, en soutien à la Fédération algérienne de ski et des sports de montagne (FASSM), qui a déployé un dispositif logistique et sécuritaire considérable.
L’événement bénéficie du parrainage du ministre-wali. Pourtant, à dix mille participants et vingt-trois nationalités représentées, l’AUT ne compte toujours pas de grand sponsor public structurant.
L’équipementier chinois Peak a habillé les participants et Izem Energy by Ifri les a désaltérés, consolidant un partenariat en produits nécessaire mais pas suffisant pour soutenir financièrement un tel événement.
Aucune banque nationale, aucun grand groupe industriel, aucun opérateur télécom en naming.
Plus révélateur encore : aucune chaîne de télévision publique n’a diffusé la course en direct le 26 juin. C’est un manque aux conséquences sous-estimées.
Un trail nocturne dans Alger illuminée est télévisuellement spectaculaire. Une retransmission sur Canal Algérie ou A3 transformerait l’événement en vitrine nationale, fournirait aux sponsors des GRP mesurables et crédibles, et ouvrirait la porte à une catégorie de partenaires aujourd’hui absents.
L’AUT génère un buzz considérable sur les réseaux sociaux, mais cette audience, aussi engagée soit-elle, ne suffit pas encore à convaincre les directeurs marketing des grandes entreprises publiques et privées d’engager des budgets significatifs.
Quelques recommandations pour la 4e édition
Pour que l’Algiers Urban Trail ne devienne pas victime de son propre succès, quelques ajustements s’imposent avant la quatrième édition.
En premier lieu, résister à la tentation d’en augmenter encore le nombre de participants. Il faudra roder l’organisation avec les 10 000 participants.
Ensuite, revoir le tracé ou le dispositif de vagues pour que les goulets architecturaux — wilaya, passages étroits — ne soient franchis qu’après au moins cinq kilomètres de course, laissant le temps au peloton de se décanter naturellement.
Ensuite, cartographier systématiquement les « zones mortes » du parcours — sans monument spectaculaire, sans public spontané, sans éclairage suffisant — et les traiter comme des priorités d’animation, non comme des angles morts acceptables.
Le Jardin d’Essai, beau mais silencieux et nocturne, appelle une présence humaine dense, lumineuse et sonore.
Enfin, engager dès maintenant une négociation de coproduction avec l’EPTV pour un direct télévisé en 2027 : non pas sous forme de service public gratuit, mais comme un partenariat éditorial où la chaîne valorise des droits de diffusion contre une prise en charge partielle des coûts de production.
C’est à ce prix que l’AUT franchira le palier qui sépare un événement populaire remarquable d’un rendez-vous sportif et patrimonial d’envergure méditerranéenne.


