À Chréa, la vie reprend au milieu des cendres

À Chréa, les habitants reprennent peu à peu le cours de leur quotidien, entre nettoyage, reconstruction et espoir.

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Photo prise à Taza, wilaya de Jijel, plusieurs jours après les incendies de fin aout 2026. Source : Maghreb Emergent

Près d’un mois après les feux meurtriers qui ont particulièrement frappé leur région, les habitants de Chréa, un hameau situé à l’ouest de Jijel, sur les hauteurs de la célèbre Grotte Merveilleuse, tentent laborieusement de reprendre leur train de vie habituel.

Malgré les indemnisations accordées par les autorités pour les familles touchées, les aides des âmes charitables et de bénévoles, personne ici ne semble prêt à tourner la page. Car derrière les gestes du quotidien qui reprennent peu à peu, les habitants restent hantés par le souvenir de cette journée d’enfer du 26 août.

Adossé à un muret, devant une maison située à la lisière du chemin qui monte vers Selma Benziada, à une dizaine de kilomètres à l’est de Ziama Mansouriah, Ahmed contemple, l’air hagard, le paysage de désolation qui s’étend sous ses yeux.

«On a entendu que le feu était à Bettarcha, puis à Tabirt. Ensuite, on l’a vu à El Hamma et au Sahel, puis à Afarnou. On nous a dit ensuite qu’il était à Tamesrant, donc relativement loin. Et puis, d’un seul coup, il est arrivé à la lisière de la maison… », se rappelle Ahmed, 76 ans, la barbe grisonnante.

Il raconte comment le feu est parvenu à la lisière de sa maison en l’espace de quelques dizaines de minutes alors qu’il le voyait encore à d’autres hameaux loin d’ici et coincés dans la montagne.

Tout, ou presque, désormais a brûlé. Les arbres, les broussailles, les potagers, mais aussi la vie animale qui peuplait ces montagnes. Les oiseaux ont disparu, les singes aussi. Les murs de certaines maisons portent encore les traces du feu et, par endroits, les arbres calcinés s’étendent à même le sol signifiant l’impossible régénérescence.

Dans ce petit hameau, sur les hauteurs de la Grotte Merveilleuse, célèbre pour ses paysages, sa proximité avec la mer et la forêt luxuriante qui l’entoure, partie intégrante du Parc national de Taza, où les maisons sont plantées sur un chemin de crête, la vie semble s’être brutalement arrêtée après le passage des flammes.

Il y a encore quelques semaines, des milliers d’oiseaux et de singes peuplaient ces espaces boisés. Les habitants vivaient au milieu d’une végétation dense, dans un environnement où les chants d’oiseaux se mêlaient aux stridulations des cigales. Aujourd’hui, le paysage est noir et silencieux.

« Le feu saute comme l’éclair »

Comme beaucoup d’habitants ayant vécu ces heures de panique, Ahmed reste marqué par la vitesse avec laquelle les flammes se sont déplacées d’un lieu à l’autre. Il ne s’explique toujours pas le phénomène dont il assure qu’il l’a vu pour la première fois. « Quand il est arrivé au-dessus de la maison, on avait compris que c’était dangereux. Alors on est sortis peu avant le Maghreb. En l’espace d’une heure, jusqu’à l’Icha, il a tout consumé ».

« C’est la première fois qu’on voit un feu similaire. Nos aïeux racontent qu’il y en a eu un en 1926, soit il y a un siècle », dit-il.

Puis il résume, dans une phrase devenue presque une expression parmi les habitants : « Ils nous disaient que le feu saute comme l’éclair»

Visiblement encore sous le choc, Ahmed balaie du regard autour de lui. Rien n’a été épargné. Les flammes ont encerclé les habitations, traversé les espaces boisés et dévoré une partie du paysage familier.

Ceux qui ont eu la vie sauve le doivent parfois à quelques minutes, à un changement de vent ou simplement à un coup de destin.

C’est le cas de ce couple de retraités dont la maison est située à quelques encablures, en contrebas.

Une vie à reconstruire au milieu des cendres

Aami Saïd, ancien fonctionnaire à Alger, a décidé de revenir s’établir dans la maison qui l’a vu naître après avoir pris sa retraite. Après une vie professionnelle à Bouzaréah, ce septuagénaire coulait ici des jours tranquilles en compagnie de son épouse. Il entretenait un petit potager, plantait des fleurs, s’occupait de sa maison et avait entrepris d’élargir sa terrasse, avec vue panoramique sur la chaîne des Babors.

Ses enfants sont tous mariés, certains vivant à l’étranger.

Quelques jours avant les incendies, ses petits-enfants et certains de ses enfants étaient encore ici. Puis, le 26 août, tout a basculé.

« On était au salon, moi et ma femme. À un moment donné, on voyait le feu en face, puis subitement, il a sauté en dessous de la maison. Le vent l’a déplacé », raconte-t-il.

Face à la progression des flammes vers sa maison, bâtie à flanc de dénivelé, Aami Saïd se rend dans le garage pour récupérer son véhicule. Il pensait pouvoir fuir.

Mais lorsqu’il arrive, la voiture est déjà en train de brûler.

« J’allais récupérer le véhicule pour nous sauver. C’est là que je l’ai vu en train de se consumer. La porte du garage étant en bois, je faisais un déni, mais ma femme m’a dit : attention, elle est en train de brûler ». C’est alors qu’il recule et à cet instant, une violente rafale le déséquilibre.

« En reculant, un vent m’a mis à terre et la flamme est passée au-dessus de moi. Il était impossible de se sauver », raconte-t-il.

Plus de trois semaines après le sinistre, Aami Saïd peine encore à comprendre ce qui s’est passé. Encore plus ce coup du destin qui leur a sauvé la vie. Mais au-delà des dégâts occasionnés dans son garage et la terrasse de la maison, c’est surtout la disparition de la forêt attenante à sa maison qui semble lui faire le plus mal. Il montre les environs.

« Voyez ce chemin là-bas. C’est celui qu’empruntent certains randonneurs qui viennent visiter le site de Taza. Il y a encore quelques semaines, on pouvait croiser des vaches, des singes, des lapins, des perdrix. Et là, vous voyez : votre regard se jette directement dans la mer. La forêt est nue».

La phrase résume à elle seule le changement de paysage. Le silence est lui aussi différent.

Les bruits familiers de la forêt ont disparu avec les arbres et les animaux.

Pourtant, malgré le choc, Aami Saïd tente de reprendre sa vie là où il l’avait laissée.

Il faut réparer, nettoyer, se déplacer autrement, accepter la disparition de ce qui ne pourra pas être remplacé rapidement.

Mais surtout, il faut vivre avec le souvenir.

Il sait que rien ne sera désormais exactement comme avant. Il faudra probablement de longues années pour que la forêt retrouve une partie de sa splendeur.

«Le choc ne va pas disparaître facilement. La voiture a brûlé, donc on ne peut pas se déplacer, mais on se remet à Dieu. Heureusement que pendant ces feux, on avait appelé à temps une de mes filles et on lui a dit d’informer les autres dont certains sont établis à l’étranger qu’on allait bien », se rappelle-t-il.

À Chréa, les habitants reprennent ainsi, lentement, les gestes ordinaires. Ils rouvrent les maisons, nettoient les abords, regardent ce qui peut encore être sauvé et tentent de se projeter dans les jours à venir.

Mais la normalité reste fragile.

Chaque arbre noirci rappelle le 26 août. Chaque maison épargnée raconte une fuite précipitée. Chaque chemin dans la forêt renvoie aux heures durant lesquelles les habitants ont cherché à échapper aux flammes.

La vie reprend, mais la mémoire du feu demeure.

Et dans ce hameau loin de tout, personne ne sait encore combien de temps il faudra pour que la montagne, elle aussi, recommence à vivre.

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