Le ministère algérien des Affaires étrangères a fait savoir jeudi avoir épuisé « toutes les voies permettant de préserver les relations bilatérales » avec les Émirats arabes unis, dénonçant la « multiplication des agissements provocateurs ou hostiles » d’Abou Dhabi. L’ambassadeur émirati, convoqué au ministère, dispose de 48 heures pour quitter le pays avec l’ensemble de son personnel, un délai qui expire samedi 12 septembre. C’est la deuxième rupture diplomatique majeure de l’Algérie dans le monde arabe, après celle avec le Maroc en août 2021.
Première mesure concrète de suivi, le ministère de la Défense nationale a annoncé, le jour même, la fermeture de l’espace aérien algérien à tous les aéronefs civils et militaires immatriculés aux Émirats, à compter du 11 septembre à 00h00. Une exception est prévue pour les vols commerciaux civils reliant Abou Dhabi à l’aéroport Houari-Boumediene d’Alger, maintenus jusqu’à la fin de l’année 2026, date d’échéance du contrat en vigueur.
Une dégradation ancienne, pour Bassem Laredj
Pour Bassem Laredj, docteur en droit international public et fondateur du cabinet Amane Risk Consulting, cette décision marque, selon lui, « moins le début d’une crise que l’officialisation d’une rivalité géopolitique déjà ancienne ». Il y voit l’aboutissement d’une dégradation progressive engagée depuis plusieurs années, nourrie par plusieurs dossiers accumulés, notamment le rapprochement entre les Émirats et le Maroc, le Sahara occidental, la normalisation avec Israël, la compétition d’influence au Sahel et une perception algérienne d’un activisme émirati jugé contraire à ses intérêts stratégiques.
Le Sahel occupe, dans son analyse, une place particulière. L’Algérie considère cet espace comme une profondeur stratégique directement liée à sa sécurité nationale. Or, les Émirats y ont, selon lui, renforcé leur présence ces dernières années, dans un domaine où Alger cherche à préserver son rôle politique et sécuritaire. Bassem Laredj résume la rupture comme la manifestation d’une divergence entre deux modèles, à savoir une Algérie attachée à la non-ingérence et à l’autonomie stratégique, des Émirats dont la projection s’est étendue du Moyen-Orient à l’Afrique.
Il pointait, avant même l’annonce du MDN, des conséquences concrètes à surveiller, en dehors du strict registre diplomatique, notamment sur les investissements, les échanges commerciaux et les liaisons aériennes entre les deux pays, la fermeture de l’espace aérien confirme cette anticipation quelques heures seulement après son post. Il identifie enfin deux inconnues, à savoir un possible raffermissement de l’axe Abou Dhabi-Rabat, et la capacité de l’Algérie à circonscrire son différend avec les Émirats sans qu’il ne s’étende au reste du Conseil de coopération du Golfe, un enjeu qu’il situe au-delà du seul cadre bilatéral, jusqu’au Maghreb, au Sahel et plus largement à l’Afrique.
Le Niger comme point de bascule, pour Omar Berkouk
L’économiste Omar Berkouk retient, lui, un enchaînement plus resserré. Dans la nuit du 28 au 29 août, une tentative de coup d’État a visé à Niamey le président Abdourahamane Tiani, avec des combats autour de la base aérienne 101. Le président Tebboune a répondu en envoyant quatre chasseurs Su-30 en soutien aux forces loyalistes, une intervention militaire directe qualifiée de « sans précédent » par la presse algérienne. Le putsch a échoué, avec l’appui au sol du groupe russe Africa Corps.
Berkouk rattache la rupture à des facteurs structurels documentés de longue date : une rivalité par procuration avec le Maroc, les Émirats étant selon lui un partenaire sécuritaire et financier clé de Rabat, le soutien émirati à Khalifa Haftar en Libye, la normalisation avec Israël, la rivalité entre le corridor gazier transsaharien porté par Alger et le projet concurrent porté par le Maroc, ainsi que les accusations occidentales visant un soutien émirati aux Forces de soutien rapide au Soudan.
Dans ce sillage, il rappelle que la rupture de 2021 avec le Maroc obéissait déjà à la même grille de lecture, un axe Maroc-Émirats-Israël perçu comme hostile par Alger. Il la relie aussi au virage sahélien engagé par l’Algérie depuis début 2026, après une phase de tensions avec l’Alliance des États du Sahel consécutive à l’incident du drone malien abattu par l’armée algérienne en avril 2025, suivie d’une intensification des initiatives diplomatiques algériennes auprès du Niger et du Burkina Faso.
Pour Berkouk, le changement de doctrine engagé au Sahel, à savoir le passage d’une diplomatie de médiation à une projection militaire assumée, constitue le véritable tournant, une doctrine que l’Algérie s’était jusque-là refusée à endosser publiquement. La rupture avec les Émirats en découlerait, sans en être l’événement fondateur.
Pour lui, « le véritable tournant de politique étrangère algérienne réside moins dans la rupture diplomatique elle-même que dans l’affirmation d’une posture de puissance régionale assertive, dont cette rupture constitue l’expression la plus visible à ce jour ».



