Le 4 juin 2026, l’assemblée générale d’Alliance Assurances a certifié des comptes 2025 qui auraient de quoi satisfaire n’importe quel actionnaire : un bénéfice net de 611 millions de dinars, en hausse de 16,2% sur un an, une marge de solvabilité établie à 978,8% du minimum réglementaire. Le cours en bourse de la société, lui, stagnait à 344 dinars par action. C’est ce décalage qu’Omar Berkouk, économiste et conseiller financier indépendant, a passé au crible dans une note de valorisation transmise à notre rédaction.
Son verdict tient en un chiffre. Décote structurelle de 27,7% par rapport à une valeur intrinsèque centrale estimée à 476 dinars par action, calculée sur la base de cinq méthodes combinées. Sur les comptes consolidés, intégrant pour la première fois les filiales ATA (réassurance) et Real Estates, la valeur centrale remonte à environ 490 dinars, «la plus représentative de la valeur du groupe» selon Berkouk.
«Un assureur rentable affichant un ROE de 10,2% ne devrait pas se négocier en dessous de sa valeur comptable»
Le point d’entrée analytique le plus immédiat reste le ratio cours/valeur comptable (P/BV). Alliance Assurances affiche des fonds propres certifiés de 6 114 millions de dinars au 31 décembre 2025, soit 439 dinars par action. Au cours de 344 dinars, le multiple implicite ressort à 0,78 fois. «Le multiple implicite du cours actuel est de 0,78 fois, soit une décote de 22% sur la valeur comptable certifiée. Un assureur rentable affichant un ROE de 10,2% ne devrait pas se négocier en dessous de sa valeur comptable», tranche Berkouk dans sa note (traduit de l’arabe), qui rappelle qu’un tel niveau de rentabilité justifierait un P/BV d’au moins 1 à 1,2 fois selon les référentiels MENA, soit une fourchette de 439 à 527 dinars.
La même anomalie apparaît dans le prisme du multiple de résultat. Au cours actuel de 344 dinars, le PER implicite ressort à 7,8 fois sur la base du bénéfice individuel, «légèrement en dessous du plafond du scénario prudent à 8 fois», note Berkouk. «Un retour vers 10 fois représente une hausse potentielle de +27,6%».
Le modèle de Gordon-Shapiro, appliqué au dividende 2025 de 26 dinars par action, livre des résultats plus tranchés encore. «Le scénario pessimiste du DDM à 309 dinars indique que le cours actuel de 344 dinars intègre déjà un scénario de faible croissance des dividendes. Le scénario central à 509 dinars reste très supérieur au cours actuel (+48%)», écrit l’économiste.
La prime d’illiquidité de la SGBV, variable d’ajustement permanente
Cette décote n’est pas nouvelle, et elle n’est pas propre à Alliance. La SGBV souffre d’un problème structurel bien documenté : volumes de transactions squelettiques, flottant réduit, absence quasi-totale de couverture analytique institutionnelle. Dans son modèle, Berkouk intègre une prime d’illiquidité de 2 points dans le taux d’actualisation global, porté à 13,5%. Cette prime pénalise mécaniquement toutes les méthodes de valorisation par actualisation.
La décote s’était d’ailleurs établie à 43,5% avant la publication des comptes certifiés. Elle s’est resserrée depuis, non pas sous l’effet d’une réévaluation fondamentale, mais d’un effet technique. «La réduction de la décote s’explique par l’effet de dilution mécanique lié à l’augmentation de capital de 50%», relève Berkouk (traduit de l’arabe), soit le passage de 9,3 à 13,9 millions d’actions. Le titre avait clôturé à 315 dinars le 2 décembre après l’ajustement consécutif à la distribution gratuite d’actions, avant de remonter progressivement vers les 344 dinars actuels.
Le takaful comme levier de réévaluation
La note reçue par Maghreb Émergent ne se limite pas au diagnostic. Elle inventorie les catalyseurs susceptibles de réduire l’écart dans un horizon de douze à trente-six mois. Le plus immédiat tient à la fenêtre takaful, approuvée à l’unanimité par l’assemblée générale extraordinaire du 4 juin. «Le projet takaful représente le catalyseur stratégique le plus important depuis la création de la société. Dans un marché progressant de +113% annuellement avec un taux de pénétration ne dépassant pas 0,62%, le potentiel reste immense», estime Berkouk.
L’économiste chiffre l’opportunité : «La capture de seulement 5% du marché takaful algérien, estimé à 2 à 3 milliards de dinars d’ici 2027, ajouterait environ 150 à 200 millions de dinars de primes supplémentaires, soit +2 à 3% du chiffre d’affaires actuel. Les synergies avec l’infrastructure existante-réseau de 351 agences, système ERP Fullweb, base de clientèle- réduisent les coûts d’entrée» (traduit de l’arabe). La compagnie avait d’ailleurs signé en mars 2026 un partenariat avec l’IAMEF pour former ses équipes à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité.
Quelques bémols dans la note
L’économiste n’élude pas les points de surveillance. La branche transport recule de 24%, ce qui «nécessite un suivi : s’agit-il d’un effet de sélection volontaire des risques ou d’une perte de parts de marché ?» interroge Berkouk (traduit de l’arabe). Une provision de 184 millions de dinars pour créances douteuses a été constituée pour la première fois, «signal de prudence comptable qui mérite un suivi» selon la note. Le ratio de sinistres a progressé plus vite que les primes encaissées en 2025, avant d’être compensé par une amélioration du bilan de réassurance.
Sur la gouvernance, l’assemblée a acté la démission d’Abdelkarim Boudraa, administrateur, consécutive à sa nomination auprès du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Le rendement sur dividende calculé sur le cours actuel ressort à 7,56%, soit deux points au-dessus du taux des obligations assimilables du Trésor algérien. Pour l’investisseur à long terme, Berkouk conclut à «un profil intéressant : rendement dividende de 7,56%, décote de 28% sur la valeur comptable certifiée, ROE de 10,2% et horizon de croissance prometteur via la fenêtre takaful» (traduit de l’arabe). La COSOB, qui avait prescrit la mise en place de comptes consolidés par une décision du 29 novembre 2025, dispose désormais d’un premier exercice pour affiner sa propre lecture du secteur.


