La Société de gestion de la Bourse des valeurs (SGBV) a lancé en décembre 2025 la passation d’ordres par Internet pour redonner du souffle à la place d’Alger. Six mois plus tard, le marché compte rarement plus d’une trentaine de transactions par séance. Certaines journées se concluent sans aucun échange. Deux ou trois bulletins quotidiens résument l’activité d’une place financière qui se cherche depuis sa création.
Pour Omar Berkouk, expert financier qui a passé vingt-six ans dans les banques d’investissement, le mal de la Bourse d’Alger n’est ni religieux ni culturel ni technologique. Il tient à un mécanisme précis, le contrat de liquidité d’un an, signé entre chaque émetteur et la Commission d’organisation et de surveillance des opérations de bourse (COSOB).
Le contrat qui anime, puis qui éteint
Quand une entreprise s’introduit en bourse, elle signe avec la COSOB un contrat de liquidité d’une durée d’un an. Pendant ces douze mois, l’émetteur a le droit de racheter ses propres actions pour assurer l’animation autour de son titre. L’entreprise se porte contrepartie quand un vendeur cherche un acheteur, et inversement. Le titre vit. Les volumes existent. Les cours évoluent.
Cette animation crée une impression de marché. Elle n’est pas le produit d’une demande spontanée d’investisseurs, mais d’une obligation réglementaire à durée déterminée. Au bout d’un an, le contrat expire. L’émetteur, pour rester en conformité avec la réglementation, se retire. Les actionnaires qui ont acheté pendant la phase d’animation cherchent à revendre, mais ne trouvent plus de contrepartie. Aucune institution ne prend le relais. Le carnet d’ordres se vide.
Le cas CPA, démonstration en temps réel
Le Crédit populaire d’Algérie (CPA) illustre cette mécanique. Introduit en mars 2024 à 2 300 dinars l’action, le titre s’est échangé activement durant la première année grâce au contrat de liquidité. La banque a livré de bons résultats annuels, avec un résultat net de 41,93 milliards de dinars pour l’exercice 2024. Les volumes étaient au rendez-vous.
Puis le contrat de liquidité a pris fin. Le CPA, fin 2025, a perdu le droit de racheter ses propres titres. Il devait désormais les acheter pour le compte de ses clients, ce qui suppose une demande client réelle. Cette demande n’est pas venue. Le titre s’échange depuis sous son cours d’introduction. Au 21 avril 2026, l’action CPA cotait 2 080 dinars, soit 9,6 % en dessous de son prix d’introduction.
La Banque de développement local (BDL), introduite en mars 2025, est sur la même trajectoire. Son contrat de liquidité arrivera bientôt à échéance. Sans réforme du mécanisme, le même scénario se reproduira.
Ni la culture ni la technologie n’expliquent la panne
L’argument culturel, souvent avancé pour expliquer l’atonie de la place d’Alger, ne tient pas pour Omar Berkouk. La question religieuse non plus. « Les actions sont halal par rapport aux obligations, parce qu’on prend des risques. Ça correspond à la définition du halal », rappelle l’expert.
L’argument technologique, sur lequel a misé la SGBV en lançant la passation d’ordres par Internet, est tout aussi insuffisant. « La technologie, ce ne sont que des tuyaux à travers lesquels passent les ordres », insiste Berkouk. « Les ordres sont donnés par des agents économiques. Ils n’investissent que s’ils ont confiance dans le système. Pas le système technique, ils s’en foutent. Ils doivent avoir confiance dans l’économie en général et dans l’efficacité du marché financier. »
Le vrai problème, selon lui, tient au manque d’animation par les acteurs censés alimenter le marché une fois le contrat de liquidité éteint. Les institutionnels. Les compagnies d’assurance, qui ont besoin de placer une partie de leurs réserves en actions cotées, ne le font pas. Faute de titres en nombre suffisant. Faute de volumes traités assez profonds pour absorber leurs ordres sans bouger les cours. « C’est la question de la poule et de l’œuf », résume Berkouk.
Huit entreprises cotées, dont une seule privée
L’étroitesse du marché aggrave la difficulté. La place d’Alger compte aujourd’hui huit sociétés cotées, parmi lesquelles Alliance Assurances, le CPA, la BDL, Saidal, Biopharm, El Aurassi, AOM Invest et la startup Moustachir. Toutes sont publiques, à l’exception de Biopharm.
Cette concentration sur le secteur public, combinée à l’absence d’animation post-contrat, explique l’écart qui se creuse avec la Bourse de Tunis ou celle de Casablanca. La jeunesse du marché algérien, souvent invoquée, ne suffit plus à justifier ce retard. À fin 2025, le CPA représentait à lui seul plus de 60 % de la capitalisation totale de la place d’Alger.
Ce qu’il faudrait pour relancer la place
Trois leviers se dégagent de l’analyse. Le premier consisterait à prolonger ou réformer le contrat de liquidité pour éviter l’extinction programmée des titres au bout de leur première année. Le deuxième suppose d’obliger les compagnies d’assurance et les institutionnels à allouer une part de leurs réserves au marché financier algérien. Le troisième passe par la multiplication des introductions en bourse, notamment d’entreprises privées comme Ayrade SPA, attendue en juin avec 20 % de son capital ouvert au marché, pour élargir la base de titres et créer de la profondeur.


