Les marchés gaziers européens ont repris leur souffle en fin de semaine dernière, mais personne ne s’y trompe. Après un recul de 3 % vendredi, les prix ont doublé depuis le début du conflit, s’inscrivant sur une hausse hebdomadaire d’environ 20 %. Et selon Bloomberg Intelligence, ce n’est peut-être qu’une étape. En cas d’enlisement du conflit israélo-américano-iranien jusqu’à l’hiver, les prix pourraient grimper à 90 euros le mégawattheure, contre environ 66 euros actuellement, sous l’effet des frappes sur Ras Laffan qui menacent 20 % des flux mondiaux de GNL. Le scénario extrême, celui d’un hiver froid combiné à un détroit d’Ormuz toujours perturbé et à des stocks insuffisants, porterait le TTF jusqu’à 120 euros.
Le 28 février 2026, ce contrat de référence cotait 32 euros. Trois semaines plus tard, il a brièvement touché 74 euros, son plus haut depuis janvier 2023. La trajectoire résume à elle seule la brutalité du choc.
Ras Laffan, le maillon brisé
Le détonateur s’appelle Ras Laffan. Ce complexe industriel qatarien, siège de la plus grande installation d’exportation de GNL au monde, a subi des dégâts étendus après avoir été touché par un missile iranien. Ce n’était pas la première frappe. Début mars, une attaque de drones avait déjà contraint QatarEnergy à suspendre sa production. La seconde vague, mi-mars, a aggravé l’avarie. Les réparations prendront trois à cinq ans, selon le PDG de QatarEnergy Saad al-Kaabi, les installations endommagées représentant 17 % de la capacité d’exportation du pays.
L’onde de choc a été immédiate. Les contrats à terme ont bondi de 35 % le jeudi suivant, portant les prix à plus du double de leurs niveaux d’avant-guerre. Pour mesurer l’ampleur du sinistre, QatarEnergy a chiffré à 20 milliards de dollars par an ses pertes de revenus. Tous les contrats jusqu’en mars 2027 s’échangent désormais au-dessus de 60 euros, soit le double du niveau d’avant-guerre.
L’Europe en position de faiblesse
L’Europe arrive dans cette crise avec peu de marge. Les réserves européennes ne dépassaient pas 46 milliards de mètres cubes fin février, contre 60 en 2025 et 77 en 2024. La saison de reconstitution débute au printemps, mais les conditions s’annoncent difficiles. Si le détroit d’Ormuz reste bloqué, l’Europe serait contrainte de rivaliser avec les acheteurs asiatiques sur un marché spot déjà tendu, une situation déjà vécue lors de la crise de 2021-2023.
HSBC anticipe désormais des prix du gaz européen 40 % plus élevés que ses projections initiales pour 2026, une élévation qui se prolongerait jusqu’en 2027. Face à cette perspective, le commissaire européen à l’Énergie Dan Jorgensen a adressé samedi une lettre aux États membres les exhortant à commencer dès que possible à constituer leurs réserves, et à envisager de ramener l’objectif de remplissage à 80 %.
120 euros : un plafond, pas une certitude
Le seuil de 120 euros le mégawattheure doit être lu pour ce qu’il est : un scénario d’alerte, pas une prévision. Il suppose un enchaînement de facteurs défavorables, détroit d’Hormuz toujours obstrué à l’automne, hiver rigoureux, stocks sous les 80 % à la mi-octobre. Chacune de ces conditions, prise isolément, reste gérable. Leur conjonction, en revanche, placerait l’Europe dans une situation comparable, quoique moins sévère, à celle de l’automne 2022. À l’époque, le TTF avait dépassé 300 euros après le sabotage de Nord Stream.
Les fondamentaux ont changé depuis : le continent s’est largement sevré du gaz russe et dispose d’une capacité de regazéification accrue. Mais la vulnérabilité au GNL spot, précisément le vecteur exposé par le conflit actuel, s’est dans le même temps renforcée. Dès lors que les infrastructures du Golfe sont perçues comme vulnérables, les acheteurs intégreront ce risque bien au-delà de la durée de la crise elle-même, avertit Jan-Eric Fahnrich, analyste senior chez Rystad Energy.
Les prochaines semaines de négociations diplomatiques, et surtout l’état du complexe de Ras Laffan d’ici à juin, seront déterminantes. Pour l’Algérie, exportatrice de gaz vers l’Europe via les gazoducs Medgaz et Transmed, la fenêtre de valorisation reste ouverte.


