Certaines séances se concluent sans un seul échange. Le bulletin de cotation de la Société de gestion de la Bourse des valeurs paraît quand même, deux ou trois lignes qui attestent de l’atonie d’une place réduite à treize titres et moins de cinquante millions de dinars échangés par jour. La SGBV avait lancé la passation d’ordres par Internet en décembre 2025, censée redonner du souffle. Six mois plus tard, le marché compte rarement plus d’une trentaine de transactions par séance.
Omar Berkouk, économiste et consultant financier indépendant aux vingt-six ans de banques d’investissement, ne croit pas aux remèdes cosmétiques. Dans une note transmise en exclusivité à Maghreb Émergent, il écrit que la Bourse «souffre d’un déficit structurel de liquidité qui freine son développement et limite son rôle de financement de l’économie nationale». Le numérique n’y change rien.
Un prix formé dans le vide
Le premier verrou, c’est le fixing. Une séance par jour. Un prix calculé une fois, sur la base des ordres de la veille. Pour un investisseur qui apprend en cours de journée qu’une entreprise cotée vient de perdre un contrat ou de publier des résultats décevants, le marché est fermé jusqu’au lendemain matin. «Prix formé une seule fois par jour, sans reflet continu de l’information disponible sur le marché», écrit Berkouk.
Les arbitragistes, les gérants actifs, les institutionnels étrangers ont besoin d’un cours en temps réel. Sans lui, ils n’entrent pas. La capitalisation affiche 744 milliards de dinars, mais plus de 60 % de cette valeur repose sur un seul titre, le Crédit populaire d’Algérie. Retirez-le, il reste 284 milliards répartis entre sept sociétés qui s’échangent au compte-gouttes.
La réponse tient en un sigle. Le CLOB, Central Limit Order Book, un carnet d’ordres central continu où acheteurs et vendeurs se retrouvent à tout moment, avec une transparence totale sur les prix disponibles et les volumes. «Le déploiement d’un système de négociation électronique à carnet d’ordres central continu constitue la réforme infrastructurelle fondamentale. Sans elle, aucun autre mécanisme de liquidité ne peut déployer pleinement son effet», écrit Berkouk. Casablanca l’a fait en 2005 et Tunis peu après. Les deux places ont vu leurs volumes multipliés par trois à cinq dans les deux ans.
Le coup de manivelle que personne ne donne
Le second verrou tient à l’absence de teneurs de marché. Un opérateur qui, en échange d’une rémunération, s’engage à afficher en permanence un prix d’achat et un prix de vente sur un titre donné, quoi qu’il arrive, même quand personne d’autre ne veut entrer. Berkouk écrit que le teneur de marché «absorbe les déséquilibres temporaires d’offre et de demande, réduisant les frictions transactionnelles et assurant une liquidité continue». Après chaque introduction, le scénario se répète : le contrat de liquidité d’un an signé avec la Commission d’organisation et de surveillance des opérations de bourse (COSOB) arrive à terme, l’animation cesse, le titre retombe dans l’inactivité. La BDL, entrée en cotation en mars 2025, approche de cette échéance.
Les deux réformes se conditionnent mutuellement. «Un teneur de marché ne peut afficher des prix acheteurs/vendeurs permanents sur un marché à fixing», précise la note. Sans cotation continue, le risque d’inventaire explose et le rôle devient «économiquement non viable». «La plateforme électronique et le market making ne sont pas deux réformes indépendantes : elles constituent un système intégré dont l’efficacité est démultipliée par leur déploiement conjoint.»
La Bourse de Tunis a mis en place ses premiers teneurs de marché agréés entre 2012 et 2014, avec un spread maximum de 2 % sur les valeurs phares. Volume des titres animés doublé en dix-huit mois. Berkouk cite également Casablanca, «référence encore plus ambitieuse», avec un écosystème de market makers actifs sur les obligations et les actions, adossé à un marché de mise en pension des titres développé. La COSOB vient d’accréditer le CPA et Tell Markets comme promoteurs en bourse. BEA Marchés, BNA Capital, Société Générale Algérie figurent parmi les candidats naturels au rôle de teneur de marché, si le cadre réglementaire finit par leur en donner les moyens.



