Trois semaines après le retrait officiel de l’Algérie de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), acté le 19 juin 2026 à l’issue de la plénière de Paris, l’économiste Abdelrahmi Bessaha livre dans une étude qui déborde le seul registre de la conformité réglementaire. La décision du GAFI constitue à ses yeux « une avancée importante », mais elle ne doit pas être considérée comme l’aboutissement des réformes engagées depuis l’inscription du pays en octobre 2024. Elle en marque au contraire, écrit-il, « le point de départ d’un processus plus ambitieux » dont l’objet dépasse la lutte contre le blanchiment de capitaux.
Cet objet, l’auteur lui donne un nom, le capital confiance, qu’il définit comme « l’ensemble des institutions, des règles, des mécanismes de gouvernance et des comportements qui réduisent durablement l’incertitude » et renforcent la crédibilité d’un pays auprès des ménages, des entreprises et des investisseurs. L’édifice repose sur cinq piliers, des institutions crédibles, un système financier intègre, une visibilité des politiques publiques, une culture de l’évaluation des résultats et un management public responsable.
Devenue « un véritable facteur de production », la confiance réduit, selon lui, les coûts de transaction, abaisse les primes de risque exigées par les investisseurs et facilite la mobilisation de l’épargne nationale, quand son absence renchérit le coût du capital et nourrit les circuits parallèles. L’actif présente toutefois une propriété singulière que l’économiste prend soin de rappeler, « sa construction est lente, mais sa dégradation peut être extrêmement rapide. »
L’informel, le cash et le change parallèle, symptômes d’un même mal
L’apport le plus original de l’étude tient à sa relecture de trois phénomènes que l’analyse économique algérienne traite habituellement de façon séparée. L’économie informelle, la circulation fiduciaire hors banques et la persistance d’un marché parallèle des changes ne constituent pas, pour Bessaha, trois problèmes indépendants mais « les trois manifestations d’un même déficit de confiance » dans les circuits officiels.
Ces comportements se renforcent mutuellement, l’activité informelle privilégiant les espèces, le cash alimentant les transactions de change hors circuit bancaire, lequel finance en retour l’informel, jusqu’à former « un véritable écosystème économique parallèle qui tend à s’autoalimenter ». Les agents économiques qui s’y réfugient n’agissent pas de manière irrationnelle, précise l’étude, ils développent des stratégies d’adaptation face à des mécanismes officiels jugés trop lents, trop coûteux ou trop incertains.
Le diagnostic éclaire les limites du parcours accompli depuis vingt mois. Le dispositif algérien a bien été remis à niveau, comme l’avait constaté le feu vert de Mexico en février puis la visite d’évaluation conduite à Alger les 14 et 15 avril, et le retrait de la liste supprime des surcoûts de conformité bien réels pour les banques algériennes dans leurs opérations internationales. Mais les évaluations du GAFI, rappelle l’économiste, portent sur l’efficacité du dispositif de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, elles ne traitent que partiellement les vulnérabilités structurelles de l’économie nationale. La conformité aux standards internationaux demeure, dans sa formule, « une condition nécessaire, mais non suffisante ».
Visibilité, évaluation, redevabilité, les chantiers de la deuxième génération
La feuille de route proposée s’articule autour de trois exigences. La première est la visibilité de l’action publique, car « les investisseurs n’investissent plus seulement dans une économie ; ils investissent dans une stratégie et dans une trajectoire », ce qui suppose des feuilles de route publiées, des calendriers d’exécution et des tableaux de bord réguliers.
La deuxième consiste à faire passer la gouvernance d’une culture des moyens à une culture des résultats, en évaluant ce que produisent réellement les dépenses publiques plutôt que leur volume. La troisième touche à la redevabilité des institutions, invitées à expliquer leurs choix et à publier leurs bilans, une pratique encore rare dont le renforcement consoliderait la crédibilité que revendiquent déjà plusieurs acteurs nationaux du chantier GAFI.
L’approche répressive seule n’y suffira pas, prévient l’auteur, pour qui « la formalisation ne peut être uniquement imposée ; elle doit devenir économiquement attractive ». Puisque « la confiance ne se décrète pas », le succès des réformes se mesurera au retour spontané des ménages et des entreprises vers les circuits formels, non au nombre de textes adoptés. Après plusieurs décennies consacrées au capital physique, conclut l’étude, l’Algérie est désormais appelée à « investir avec la même détermination dans son capital confiance ».


