C’est une affaire familiale digne d’un roman noir qui se joue désormais entre Barcelone et les montagnes de Montserrat. L’histoire de Mango, l’une des plus grandes réussites de la mode européenne, s’est brutalement déplacée des pages économiques vers la chronique judiciaire. Au centre du dossier : la mort du fondateur milliardaire Isak Andic, tombé dans un ravin lors d’une randonnée, et les forts soupçons qui visent désormais son fils aîné Jonathan.
Dernier rebondissement, le 3 juin 2026 : la juge chargée du dossier a élargi l’enquête à une possible implication de « tierces personnes » et s’intéresse notamment au rôle d’une psychologue ayant suivi plusieurs membres de la famille. Le même jour, Jonathan Andic a annoncé son retrait temporaire de la vice-présidence de Mango afin de se consacrer exclusivement à sa défense.
La saga Andic : d’un étal de vêtements à un empire mondial
L’histoire de Mango ressemble à un conte de fées entrepreneurial. Né à Istanbul et arrivé adolescent à Barcelone, Isak Andic lance en 1984 la première boutique Mango sur le Passeig de Gràcia. Son intuition est simple : proposer une mode urbaine et élégante à prix accessible. Quarante ans plus tard, Mango est devenu un géant international présent dans plus de 115 pays avec quelque 2 700 points de vente et plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires. La fortune personnelle d’Isak Andic était estimée à plusieurs milliards de dollars, faisant de lui l’un des hommes les plus riches d’Espagne, juste derrière le fondateur d’Inditex (Zara), Amancio Ortega.
Le drame de Montserrat
Le 14 décembre 2024, Isak Andic, âgé de 71 ans, effectue une randonnée dans le massif de Montserrat en compagnie de son fils aîné Jonathan. Au cours de l’excursion, il chute dans un ravin d’une centaine de mètres et succombe à ses blessures. Pendant de longs mois, l’affaire est considérée comme un tragique accident de montagne. Mais l’enquête menée par le tribunal d’instruction de Martorell a progressivement changé de direction.
Selon les éléments retenus par l’instruction, Jonathan Andic aurait effectué plusieurs repérages sur le parcours avant le drame. La juge Raquel Nieto estime également que certains témoignages et données techniques contredisent la version des faits du fils. Parmi les points examinés de près figurent les circonstances chronologiques de la randonnée, la réalité des relations entre le père et le fils ainsi que les enjeux successoraux au sein de la famille.
L’ombre de l’héritage
Au cœur des investigations figure la question de la transmission de la fortune. Selon la juge, Jonathan Andic aurait manifesté un intérêt particulier pour une donation-partage anticipée de la fortune familiale, source de vives tensions avec son père. Des désaccords auraient également existé autour des projets philanthropiques d’Isak Andic et de la création d’une fondation d’aide sociale, susceptible de modifier la répartition future de son patrimoine et d’échapper en partie aux héritiers.
Pour l’instruction, ces éléments pourraient expliquer un conflit d’intérêts majeur au sein du clan familial. Une interprétation que la défense de Jonathan Andic rejette catégoriquement. Le principal développement de ces derniers jours concerne la décision de la juge d’élargir l’enquête à d’éventuelles complicités. Dans une ordonnance rendue publique le 3 juin, la magistrate a demandé aux Mossos d’Esquadra, la police catalane, d’examiner l’existence possible de personnes ayant participé directement ou indirectement aux faits. L’attention se porte notamment sur J. L., une psychologue d’origine équatorienne ayant suivi plusieurs membres de la famille Andic.
Les enquêteurs cherchent à déterminer si cette thérapeute a pu exercer une influence indue dans les discussions liées à l’héritage ou dans certains événements ayant précédé le décès du fondateur. Des analyses complémentaires de conversations, de messages et de relevés téléphoniques ont été ordonnées. L’instruction s’intéresse également au voyage effectué par Jonathan Andic à Quito (Équateur) en mars 2025, au cours duquel son téléphone portable aurait opportunément disparu. Les magistrats veulent désormais reconstituer l’ensemble des communications via les opérateurs de téléphonie pour éclaircir le contexte du drame.
La contre-offensive de Jonathan Andic
Mis en examen pour homicide présumé puis remis en liberté sous une caution d’un million d’euros, Jonathan Andic nie toute implication dans la mort de son père. Dans une lettre adressée aux salariés de Mango, il dénonce des accusations « injustes et infondées » et affirme que sa culpabilité présumée ne répond pas à la réalité. Sa défense, conduite par Me Cristóbal Martell, l’un des pénalistes les plus réputés d’Espagne, soutient que le décès résulte d’un accident pur et simple et conteste méthodiquement les indices avancés par l’instruction. Les avocats soulignent notamment que les premières investigations de l’Unité de Montagne des Mossos n’avaient pas permis d’établir l’intervention d’un tiers. Ils s’appuient également sur des images de vidéosurveillance montrant des antécédents de chutes ou de pertes d’équilibre d’Isak Andic quelques mois avant sa mort pour légitimer la thèse du faux pas.
Une dynastie sous le choc
Quelles que soient les conclusions de la justice, l’affaire a déjà profondément ébranlé l’image d’une famille qui incarnait depuis quatre décennies l’une des plus grandes réussites économiques espagnoles. L’homme qui avait bâti un empire mondial à partir d’une simple boutique de chemises importées est désormais au centre d’un dossier où se mêlent fortune colossale, rivalités successorales, soupçons de manipulation et accusations de parricide. Avec l’entrée en scène de possibles tiers dans l’enquête, le dossier Andic continue de s’éloigner du simple accident pour prendre les allures d’un thriller judiciaire.


