Les informations sur l’identité des victimes de l’incendie ont longtemps été contradictoires. Pour comprendre l’engrenage qui a mené à cette tragédie, Maghreb Émergent s’est plongé dans le quotidien du centre et a recueilli les témoignages de ceux qui en connaissent les rouages.
Les métamorphoses d’une institution sans repères
À l’origine, le site de Mohammadia n’était pas un centre pour l’enfance assistée. Il a été créé au lendemain de la Décennie noire, en vertu d’un décret exécutif promulgué en 1999 instituant des « foyers pour orphelins et adolescents victimes du terrorisme ». Ces structures accueillaient deux catégories distinctes : les enfants ayant perdu leurs deux parents, et ceux n’ayant plus qu’un parent légalement déchu de son autorité parentale ou reconnu incapable de subvenir à leurs besoins.
En 2012, un nouveau décret fixe le cadre des Établissements de l’enfance assistée, chargés d’assurer la prise en charge des enfants en difficulté « jour et nuit, de la naissance jusqu’à l’âge de 18 ans, dans l’attente de leur intégration dans un milieu familial », avec la possibilité d’un maintien exceptionnel au-delà de la majorité.
Quatre ans plus tard, en vertu du décret exécutif n° 16-287, le foyer de Mohammadia est officiellement rattaché à ce nouveau réseau. L’ensemble de son patrimoine mobilier et immobilier, ses moyens matériels et son personnel sont alors transférés vers la nouvelle entité.
Un bâtiment récent, une mission devenue impossible
Contrairement à certaines idées reçues, le centre n’est pas installé dans une bâtisse vétuste. Selon les témoignages recueillis par Maghreb Émergent, il s’agit d’une construction relativement récente, aménagée pour sa nouvelle affectation.
Au moment du drame, l’établissement hébergeait 32 pensionnaires aux profils extrêmement variés : garçons, filles, personnes souffrant de handicaps physiques ou mentaux, adolescentes présentant des troubles du comportement, et même certains résidents ayant dépassé la quarantaine.
Tous dormaient dans un même espace nuit composé de deux dortoirs séparés et d’un couloir débouchant sur une unique porte extérieure en fer massif. Ce portail était sous la responsabilité directe de l’éducatrice de garde, qui conservait en permanence la clé sur elle afin d’éviter qu’elle ne tombe entre les mains d’adolescents toujours à l’affût d’une occasion de fuguer.
Selon plusieurs sources concordantes, cette clé se trouvait très probablement sur la dépouille de l’éducatrice, décédée dans les flammes alors qu’elle tentait de sauver la jeune Ibtissam, 14 ans, dont le retard sévère de croissance lui donnait l’apparence d’un nourrisson.
Rima, Ibtissam, Wissal et les autres : les visages du drame
Parmi les victimes figurent notamment la petite Rima, âgée de huit ou neuf ans, retrouvée calcinée aux côtés de Sofia (18 ans), Fatima-Zahra (22 ans) et Wissal (14 ans). Le corps de la jeune Ibtissam, déjà très fragilisée par son retard de développement et de graves lésions cutanées, n’a pas résisté aux flammes. Toutes les victimes décédées étaient des jeunes filles souffrant de handicaps mentaux ou moteurs. Plusieurs autres pensionnaires ont également été blessées à des degrés divers.
« Ce centre est devenu une véritable khalouta », résume l’un de nos interlocuteurs du secteur.
Ce terme populaire, qui désigne un mélange hétéroclite et sans cohérence, résume à lui seul l’impasse dans laquelle s’est retrouvée l’institution. Le centre n’entre plus dans aucune catégorie clairement définie. Ce n’est plus un orphelinat, ces établissements disposant désormais de leurs propres structures spécialisées.
Des professionnels racontent notamment le cas d’une jeune fille accueillie au centre qui a donné naissance à un enfant : le nouveau-né a été immédiatement transféré vers l’établissement de l’enfance assistée d’El Biar, tandis que la jeune mère restait prise en charge au centre de Mohammadia.
L’établissement ne relève pas davantage des structures destinées aux mineurs délinquants, désormais régies par un cadre juridique spécifique adopté en 2025, ni des centres de rééducation placés sous la tutelle du ministère de la Justice.
Face à cet imbroglio, plusieurs spécialistes estiment que les pensionnaires en situation de handicap auraient dû être orientés vers des établissements spécialisés, tandis que les adolescentes présentant de graves troubles du comportement auraient dû relever de structures adaptées. Le centre de Mohammadia ne disposait ni des effectifs ni des compétences spécialisées nécessaires à la prise en charge de publics aussi différents.
Règles bafouées et vide opérationnel
Deux points communs réunissaient pourtant ces résidents. D’un côté, des personnes en situation de handicap pour lesquelles aucune famille d’accueil n’avait pu être trouvée malgré de longues années passées en institution. De l’autre, des adolescentes placées par décision administrative ou judiciaire, bien loin du profil de l’enfant en attente d’une kafala.
Un professionnel rapporte avoir récemment contacté plusieurs foyers d’accueil à la demande d’une famille souhaitant accueillir un enfant. La réponse, affirme-t-il, fut partout la même : « Nous n’avons plus d’enfants algériens disponibles pour la kafala, mais essentiellement des enfants issus de familles migrantes originaires d’Afrique subsaharienne. »
Au-delà du choc suscité par l’incendie, cadres et professionnels du secteur de la Solidarité nationale s’interrogent aujourd’hui sur le peu de cas fait des recommandations formulées depuis des années lors des rencontres professionnelles. Ces normes fixent pourtant des ratios d’encadrement précis : dans certains établissements spécialisés, un éducateur prend en charge au maximum dix garçons, tandis que deux éducatrices encadrent six filles.
Dès lors, une question revient avec une insistance tragique : une seule éducatrice pouvait-elle réellement assurer, à elle seule, la surveillance, la sécurité et l’évacuation de trente-deux pensionnaires aux profils aussi disparates — enfants, adultes handicapés, adolescentes en grande difficulté — enfermés derrière une unique porte verrouillée ?


