De l’Italie à la Turquie, Sonatrach déroule deux stratégies d’investissement à l’étranger

Le groupe pétrolier public algérien déploie à l'étranger deux modèles d'investissement très différents. À Augusta, en Sicile, une raffinerie détenue à 100 % depuis 2018. À Ceyhan, en Turquie, une usine de polypropylène où Sonatrach n'est qu'actionnaire minoritaire à 34 %.

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Siège de Sonatrach à Alger. Le groupe public détient à 100 % la raffinerie d'Augusta en Sicile et à 34 % l'usine pétrochimique de Ceyhan en Turquie. © Sonatrach.

À l’arrière-plan de la récente visite d’État en Turquie du président Abdelmadjid Tebboune, figure un dossier industriel précis, le complexe pétrochimique de Ceyhan, dans la province d’Adana, où Sonatrach finance 34 % d’une usine de polypropylène attendue pour 2027. À l’autre extrémité de la Méditerranée, en Sicile, la même Sonatrach contrôle 100 % de la raffinerie d’Augusta depuis décembre 2018. Deux sites, deux pays partenaires, deux montages financiers que rien n’oblige à comparer.

Augusta, la propriété intégrale

À Augusta, le groupe public a choisi le contrôle total. Acquisition pour 720 millions de dollars auprès d’Esso Italiana, filiale d’ExxonMobil, en mai 2018. Capacité de traitement, 10 millions de tonnes de brut par an. La raffinerie traite des bruts légers comparables au Sahara Blend algérien, à l’Arabian Light saoudien et à l’Azeri. Indice de complexité supérieur à la moyenne des raffineries algériennes. Trois terminaux pétroliers, à Augusta, Naples et Palerme, ont été inclus dans la transaction.

À Rome, le jour de la signature, Abdelmoumène Ould Kaddour livrait à la presse une phrase qui allait peser. «Nous avons acquis la raffinerie d’Augusta à un prix extraordinaire, soit moins d’un milliard de dollars, sachant que le projet de raffinerie de Hassi Messaoud devra coûter 3 à 4 milliards de dollars.» Trois ans plus tard, l’ex-PDG faisait l’objet de poursuites judiciaires liées au dossier. L’enquête portait sur le prix d’acquisition et l’état réel des équipements.

L’opération industrielle, elle, a tenu. Le chiffre d’affaires de la filiale Sonatrach Raffineria Italiana (SRI) est passé de 2,3 milliards d’euros en 2020 à 7,2 milliards en 2022, avec plus de 800 millions de dollars de bénéfices la même année. Le site emploie 760 personnes, dont 340 recrutées sous pavillon algérien depuis 2018. Il fournit chaque année à l’Algérie environ 500 000 tonnes de bitume, indispensable aux chantiers d’infrastructures, ainsi que du gazole. Surtout, il exporte massivement hors d’Italie.

La raffinerie dépasse désormais la barre des 2 milliards de dollars d’exportations annuelles vers des pays hors Union européenne, selon Rosario Pistorio, administrateur délégué de SRI depuis fin 2018 et reconduit le 11 février 2026. «La Sicile est désavantagée de beaucoup de points de vue internes, mais c’est une location fantastique au sein de la Méditerranée», explique-t-il à SiracusaNews. Janvier 2026, premier camion-citerne d’essence E5 expédié depuis le terminal sicilien. Premier pas vers les standards européens de décarbonation. Le conseil d’administration reconduit en février 2026 compte cinq Algériens pour un seul Italien, Pistorio lui-même. Gouvernance et propriété alignées.

Ceyhan, la participation indexée

Le projet PDHPP (déshydrogénation du propane et production de polypropylène) de Ceyhan repose sur un schéma inverse. Investissement total annoncé, 1,7 milliard de dollars pour l’usine seule, 2 milliards en intégrant le terminal de vrac liquide associé. Sonatrach détient 34 % via sa filiale internationale Sonatrach Petroleum Investment Corporation BV (SPIC BV). Rönesans Holding, le conglomérat turc, contrôle 51 % via Ceyhan Petrochemical Industry Investment Corporation. CYN Petrochemical complète à 15 %.

La contrepartie algérienne ne tient pas dans la part de capital. Elle est dans la fourniture. Sonatrach s’engage à livrer 550 000 tonnes de propane par an, en vertu d’un contrat à long terme indexé sur les cours mondiaux. La technologie retenue est l’Oleflex C3 de Honeywell UOP. Capacité installée visée, 472 500 tonnes de polypropylène par an, soit 17 % de la demande turque estimée à 2,7 millions de tonnes (production locale actuelle, 100 000 tonnes seulement).

Le tour financier ferme la démonstration. Sur les 2 milliards, 1,3 milliard a été levé auprès de la U.S. International Development Finance Corporation (DFC) et d’un consortium piloté par ING, avec BBVA, DenizBank AG Autriche et l’agence espagnole Cesce. Levée de dette internationale impossible à structurer sur un actif sous pavillon souverain algérien intégral. La coentreprise n’est pas un choix idéologique, c’est une condition d’accès au financement.

CritèreAugusta (Italie)Ceyhan (Turquie)
Type d’actifRaffinerieUsine pétrochimique PDHPP
Date d’engagementMai 2018Septembre 2024
Mise en service1er décembre 2018Prévue 2027
Part Sonatrach100 %34 % via SPIC BV
PartenairesAucunRönesans 51 %, CYN 15 %
Investissement720 M$1,7 Md$ (2 Md$ avec terminal)
Capacité10 Mt brut/an472 500 t polypropylène/an
FinancementFonds propres SonatrachDFC + ING + BBVA + Cesce, 1,3 Md$ levé
Apport algérienCapital intégralCapital minoritaire + 550 000 t propane/an
Marché desserviMéditerranée + AlgérieTurquie + Europe

Ce que les deux modèles ont en commun

Bien que les deux schémas semblent opposés, ils répondent toutefois à la même équation. Augusta valorise du brut algérien en produits raffinés vendus en Méditerranée et en partie réimportés en Algérie pour combler le déficit en bitume et gazole. Ceyhan valorise du propane algérien en polymère écoulé sur les marchés turc et européen. Dans les deux cas, la matière première reste algérienne, la transformation se fait à l’étranger, et le résultat alimente soit le marché intérieur algérien (Augusta), soit des marchés tiers solvables (Ceyhan).

Le choix entre propriété intégrale et participation minoritaire ne relève pas d’une préférence stratégique. Il dépend de trois variables. Le coût du ticket d’entrée, l’existence d’un partenaire industriel local crédible, et la capacité à mobiliser des financements externes. Augusta cumulait actif disponible et prix bas. Ceyhan exigeait un partenaire constructeur (Rönesans, 32 ans d’expérience à l’international, 50 milliards de dollars de projets menés à l’étranger) et un appui DFC qu’un capital algérien à 100 % n’aurait pas obtenu.

Calendrier resserré

Livraison de Ceyhan annoncée pour 2027. À Augusta, une offre américaine déposée fin avril 2026 sur la raffinerie ISAB de Priolo Gargallo, à quatorze kilomètres du site algérien, redessine déjà la carte du raffinage sicilien. Le fonds, associé à l’indonésien Pertamina, vise un actif qui couvre 20 % de la demande italienne en produits pétroliers raffinés. Si la transaction aboutit, Sonatrach se retrouvera voisine d’un concurrent à financement américain.

À Ankara, Tebboune et Erdoğan ont salué un partenariat «exemplaire». Les chiffres confirment. Près de 1 600 entreprises turques opèrent en Algérie pour 7,7 milliards de dollars de stock d’IDE. Avec Ceyhan, l’Algérie passe pour la première fois du statut de pays d’accueil à celui de coproducteur industriel sur le sol turc. Renversement.

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