Depuis le déclenchement de la guerre en Iran et la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, les appels à dédollariser le commerce mondial se multiplient. La Chine et la Russie poussent ouvertement dans ce sens. La fin du dollar comme monnaie hégémonique est-elle pour demain ?
Omar Berkouk : Non. Et ceux qui le réclament dans l’immédiat font un vœu pieux. Le dollar a mis près de soixante-dix ans à devenir hégémonique. Il y a des raisons à cela, et la principale, c’est le double déficit américain. Les États-Unis ont le déficit commercial le plus important au monde, mille milliards de dollars. Ils achètent tout au reste du monde en imprimant des billets, et ces billets se retrouvent dans les banques étrangères, qui les prêtent à d’autres pays pour financer leurs infrastructures. C’est ce mécanisme qui a fait du dollar la monnaie de référence. Si demain on l’arrêtait brutalement, les pays européens, les pays en développement, les Africains endettés en dollars perdraient leur accès au financement. Ce serait la troisième guerre mondiale économique.
Vous voulez dire que le monde entier est piégé dans un système qu’il dénonce pourtant ?
Tout a commencé en 1945 avec le plan Marshall. Les Américains sont arrivés en Europe avec des sacs de dollars pour reconstruire. Ils n’ont pas acheté des francs ou de livres sterling. Ils ont dit aux Européens : vous voulez qu’on vous reconstruise, il faut accepter le dollar. Tout le monde était content d’avoir des dollars pour faire tourner la reconstruction. À cette injection massive de capitaux en USD, s’est rajoutée en 1973/74 des « montagnes » de Petro dollars des monarchies du Golfe qui ont permis un financement accessible aux Pays en développement. L’économie mondiale s’est droguée au dollar. Cette création excessive de USD a conduit à sa perte de valeur (fin des accords de Bretton Woods).
Washington a décidé de transformer cette faiblesse relative en force en décrétant l’exterritorialité de son droit à toute entier utilisant sa monnaie. Le dollar et les Banques américaines sont devenues des armes de dissuasion plus efficaces que l’épouvantail de l’arme nucléaire. Aujourd’hui, si vous utilisez le dollar, on peut vous poursuivre. On peut vous décréter un embargo, on peut bloquer vos avoirs, c’est ce détournement du dollar en instrument politique qui pousse Chinois et Russes à vouloir s’en extraire et à monter des systèmes de compensation parallèles. La Chine a d’ailleurs créé un équivalent au système SWIFT.
Justement, Pékin est en première ligne de ce combat. La Chine achète le pétrole iranien en yuan, multiplie les accords bilatéraux. Pourquoi dites-vous qu’elle n’a pas intérêt à aller au bout de la dédollarisation ?
Parce qu’elle ne veut pas laisser le marché déterminer librement la valeur du Yuan. En somme rendre le Yuan convertible à l’instar de USD, EURO, YEN…Le yuan chinois est une monnaie administrée, comme le dinar algérien. Il ne flotte pas librement. Il évolue dans une fourchette de cotation étroite, que la Banque centrale chinoise défend en intervenant sur les marchés. Or pour qu’une monnaie devienne internationale, qu’elle puisse remplacer le dollar dans les échanges et les réserves mondiales, il faut qu’elle soit librement convertible. Ce n’est pas le cas du yuan. Et ce n’est pas un hasard.
Pourquoi Pékin refuse-t-il ce flottement libre ?
Parce que toute la compétitivité du commerce chinois repose sur un yuan faible. Le yuan est aujourd’hui sous-évalué. Tant qu’il vaut peu face au dollar, les téléphones, les voitures électriques, les panneaux solaires chinois sont moins chers que ceux des concurrents sur les marchés mondiaux. Si la Chine ouvrait les vannes demain, les investisseurs du monde entier se rueraient pour l’acheter, anticipant sa hausse. Cette demande massive le ferait grimper mécaniquement, de 20 à 30 %. Les produits chinois deviendraient subitement trop chers. L’usine du monde se viderait. C’est une équation comptable, pas une posture diplomatique.
Donc quand on annonce que l’Iran vend son pétrole en yuan à la Chine, c’est de la dédollarisation en trompe-l’œil ?
C’est presque du troc. La Chine paie le pétrole iranien parce que les Iraniens vont lui acheter en retour des missiles, des machines-outils, des biens manufacturés chinois. Mais peut-on acheter un Airbus avec ces yuans ? Non. Il faut repasser par le dollar ou l’euro. Le yuan ne sert qu’aux échanges bilatéraux fermés avec Pékin. Il ne circule pas. Il ne se conserve pas comme réserve internationale. Ce n’est pas une dédollarisation, c’est une réponse à l’embargo et aux blocages des avoirs en USD.
Quel est alors le véritable objectif chinois ?
Affaiblir l’Amérique sans affaiblir sa propre économie. Pékin veut que Washington cesse d’utiliser le dollar comme arme extraterritoriale, et c’est un objectif que beaucoup de pays partagent. Mais les Chinois ne veulent pas, eux-mêmes, payer le prix d’une rupture qui les obligerait à libérer leur monnaie. Ils poussent le récit politique tout en bloquant techniquement ce qui en ferait une réalité. C’est intelligent. Les Chinois raisonnent à cinquante ans. Le jour où leur économie ne dépendra plus uniquement des exportations, mais d’une dynamique de consommation interne suffisamment forte, ils libéreront le yuan. Pas avant.
Quel est, dans ce contexte, le scénario réaliste pour la décennie qui vient ?
Une dédollarisation lente, qui suppose d’abord que les Américains corrigent leur double déficit. Le jour où l’économie américaine repasse à l’équilibre, en commerce extérieur et en budget national, le dollar se revalorisera fortement en conservant une place importante dans les réserves de changes des Banques centrales aux côtes du Yuan, et de l’Euro. Il n’est bon pour personne de rechercher « l’anéantissement » de la monnaie de l’économie la plus puissante et la plus dynamique du Monde.
Nous vivons dans une interdépendance des taux de croissance économique. Quand le « Gros maigrit, le faible crève de faim » disent les Chinois ! Ce qu’il faut souhaiter, ce n’est pas la mort du dollar, c’est la fin de son utilisation comme arme politique par Washington. Et cela passe par la diplomatie, pas par les communiqués des BRICS.


