La condamnation à quatre années de prison ferme de l’expert Djelloul Slama a provoqué une grande émotion dans le monde de l’économie. Il a commenté en février dernier, sur la chaîne privée Al Hayat, la rentabilité du projet Gara Djebilet pour expliquer que ce colossal investissement ne serait financièrement bénéfique que s’il était suivi d’autres transformations, en aval de la filière. Sans quoi il faudrait plusieurs décennies de vente de minerai au prix international actuel pour couvrir les dépenses engagées.
Djelloul Slama a attendu toute l’année son procès en première instance dans des conditions de détention pénibles, dans une des salles surpeuplées de la prison d’El Harrach. Il a très mal vécu son incarcération pour avoir exprimé un point de vue documenté sur un projet jugé emblématique de la stratégie de développement présidentielle.
Le choix de sa famille de faire profil bas médiatiquement et, du point de vue de l’organisation de sa défense judiciaire, est bien sûr un libre arbitre. Il n’a peut-être pas aidé à prendre la mesure, dans l’opinion algérienne, de la gravité symbolique de ce dramatique épisode. De très nombreuses voix se sont exprimées pour en constater la portée désastreuse aujourd’hui sur l’engagement des élites dans l’animation du débat public qui peut faire avancer le pays. Cette chronique a pris dès le premier jour le parti de pointer le risque que comporte une telle dérive répressive. Elle démoralise les personnes-ressources qui peuvent contribuer à la prise de décision, elle démobilise les acteurs de terrain exposés à un risque judiciaire inflammable, elle pousse à la dégradation des politiques publiques non débattues, non contestées.
Cette affaire Djelloul Slama, qui a frigorifié le monde académique en prise sur les enjeux de développement, n’est bien sûr pas un nuage sombre dans un ciel serein. Le débat public est devenu dangereux en Algérie pour ceux qui souhaitent le porter. L’un des derniers à en avoir pâti est notre collègue Mustapha Benfodil, interdit de sortie du territoire national pour s’être fait l’écho, dans le quotidien El Watan, d’un dossier publié par la revue académique Naqd sur les enjeux de l’exploitation du gaz de schiste.
L’économie libérale en 2027 ?
L’autre événement de la fin de semaine télescope l’affaire Slama. Le président Tebboune a promis aux partenaires économiques un passage de « l’économie dirigée à l’économie libérale » en 2027. Une sortie qui a, elle aussi, suscité beaucoup de réactions, couvrant tout le spectre des sentiments, d’enthousiastes à incrédules.
L’économie « libérale » peut se développer jusqu’à un certain stade en contexte autocratique. Elle peut même tenir lieu de programme pour une dictature comme celle de Pinochet au Chili. Elle s’effondre rapidement si elle n’ouvre pas le jeu démocratique qui rééquilibre les influences des acteurs sociaux, entre, par exemple, capital et travail, et entre les projets de société. C’est ce qui est, par exemple, arrivé au régime de Ben Ali en Tunisie et à celui de Moubarak en Égypte.
L’économie libérale ne garantit pas la liberté démocratique, mais elle a besoin d’un minimum de débat économique. Car elle a l’ambition de faire converger des acteurs libres de marché, de créer des consensus autour des régulations, de produire des arbitrages solides pour encadrer l’attribution des ressources, la dynamique du capital. Le Parti communiste chinois ne tolère pas la liberté syndicale et politique. Il accepte et alimente la critique libre de ses plans quinquennaux. Le point de vue libre des experts sur les politiques publiques est un accélérateur de temps et un économiseur de ressources. Les acteurs de l’économie le recherchent dans le monde entier pour s’aider à décider, à tous les niveaux. Si la presse économique est celle qui résiste le mieux au déclin des médias traditionnels dans le monde, c’est parce que, entre autres, elle est le lieu où l’on peut retrouver, de manière exclusive et valorisée, ces éclairages si utiles à la conduite des affaires publiques.
Même au temps de Boumediene
J’ai, durant mon parcours professionnel, échangé sur un plateau, en interview ou, plus longuement, en privé, avec six premiers ministres de l’ère de la Constitution d’après octobre 1988. Certains, comme Belaïd Abdeslam, peuvent donner l’image d’un dirigisme outrancier, et d’autres, comme Mouloud Hamrouche, d’un laisser-faire caricatural. Ils ont pourtant tous, ces deux figures antagoniques comme les autres, toujours eu le souci permanent d’entendre d’autres points de vue sur les décisions et les projets qu’ils souhaitaient engager sur le terrain des politiques publiques, en particulier celles, stratégiques, qui charpentent le développement économique.
Lorsque, à l’ère du parti unique, les experts ne s’exprimaient pas encore dans les médias, ils le faisaient dans les universités ou dans des notes adressées aux « délibérateurs ». La stratégie des industries industrialisantes a beaucoup été challengée à l’Institut des sciences économiques d’Alger, y compris par des professeurs qui percevaient leurs salaires de l’État. Boumediene, c’est Abdeslam qui le rapporte, était friand des points de vue critiques venant de l’extérieur de la sphère technocratique qui produisait les projets. Bien sûr, personne n’a eu à évaluer la réaction de l’autocrate face à une prise de parole médiatique analysant scrupuleusement la pertinence de l’investissement dans le GNL ou à El Hadjar. Il est légitime de penser que, même dans ces années-là, elle n’aurait jamais conduit son auteur en prison.
La poursuite annoncée de la transition vers « l’économie libérale » prend malheureusement le pire des virages en censurant brutalement la liberté de débattre des opportunités d’investissement et de les évaluer. Ailleurs, dans le monde de l’économie libérale, dès que l’argent investi concerne le Trésor public, et donc les impôts des citoyens, il ouvre droit à la parole pour tous et pas seulement pour les spécialistes, comme ce supplicié de Djelloul



