Le débat, lorsqu’il existe, est lui polarisé entre défenseurs d’une souveraineté à retrouver et procureurs d’une bureaucratie suffocante. Entre les deux points de vue, ma chronique de cette semaine suggère un arbitrage. Celui de la cohérence.
L’histoire du développement regorge de pays qui ont bâti leur industrie derrière un abri tarifaire et non tarifaire — le Brésil des années 50, la Corée du Sud et Taïwan des deux décennies suivantes, et, plus récemment, le Vietnam. Aucun n’a réussi par la seule vertu de la fermeture, mais parce que la protection s’inscrivait dans une stratégie cohérente et séquencée. C’est cette cohérence, plus que l’orientation idéologique, qui sépare le rattrapage de la stagnation.
Ce que dit la théorie de la cohérence
La théorie du développement a dépassé le débat binaire entre marché libre et État interventionniste . Albert Hirschman insistait sur l’articulation des mesures entre elles plutôt que sur leur pureté doctrinale. Dani Rodrik a montré que les succès asiatiques ont mélangé ouverture commerciale ciblée et protection sélective, l’essentiel étant le diagnostic des contraintes réelles à un moment donné, pas l’application d’une recette importée.
Alice Amsden, en étudiant la Corée du Sud, a identifié l’ingrédient qui transforme une protection en moteur industriel : la réciprocité conditionnelle. L’État protège, mais exige en retour des résultats vérifiables — exportations, gains de productivité, sanction en cas d’échec. Sans cette discipline, la protection ne produit pas d’industrie naissante : elle produit une rente captée par ceux qui contrôlent déjà l’accès au marché domestique.
2009, le basculement de l’ère Bouteflika
L’Algérie a déjà fait l’expérience de l’incohérence, sous une forme inversée. Entre 1999 et 2008, la stratégie de Bouteflika tenait une certaine logique : accord d’association avec l’Union européenne, ouverture sectorielle aux investissements directs étrangers dans les télécoms, les banques, les assurances, jusqu’aux concessions de services publics, le tout adossé à des coûts de production parmi les plus bas de la région.
Le scénario qui se joue aujourd’hui sous Kamel Rezig à la baguette est une variante différente du même mal, celui de l’incohérence.
Une équation simple — coûts bas plus ouverture ciblée égale attractivité — comparable à celle qui a permis au Vietnam et avant lui à la Chine d’accélérer leur rattrapage. La crise financière mondiale et la chute des prix du pétrole en 2008-2009 ont crispé l’ambiance. Le retour subi de Lafarge en Algérie par le simple rachat au Caire de la filière construction d’Orascom a ensuite servi de prétexte à un raidissement plus politique qu’économique : la règle des 51/49, le droit de préemption de l’État, le verrouillage des importations par le crédit documentaire. Le pays restait low-cost, mais il avait renoncé au levier – les IDE – qui devait transformer cet avantage en rattrapage industriel.
L’incohérence actuelle : protéger sans faire émerger
Le scénario qui se joue aujourd’hui sous Kamel Rezig à la baguette est une variante différente du même mal, celui de l’incohérence. La logique du PPI promettait une opportunité : en bloquant la concurrence étrangère, l’État ouvrait un boulevard à l’investissement productif privé pour la substitution aux importations. L’appareil statistique obsolète du pays ne permet pas de dire si l’investissement productif domestique a massivement emprunté le boulevard. Le sentiment est que pas encore.
Le taux de conversion des projets d’investissement n’a pas connu de bond chez l’AAPI, les exportations hors hydrocarbures stagnent et L’investissement privé productif reste structurellement faible, dans un tableau ou la part de l’industrie manufacturière dans le PIB n’est pas reparti significativement à la hausse. Ailleurs, derrière le protectionnisme se développe historiquement un capitalisme industriel national capable d’enchaîner et de prendre sa place dans la chaîne de valeur mondiale. Il est peut-être trop tôt pour épiloguer.
Ce qui permet à ces deux incohérences successives de durer sans provoquer de crise majeure, c’est la rente énergétique.
Tout de même, la pénurie de pièces détachées, de pneus, d’intrants industriels n’est pas qu’un accident de mise en œuvre : c’est le symptôme d’une protection sans contrepartie de performance . Et la raison la plus profonde de ce blocage n’est sans doute pas seulement administrative : elle tient à une méfiance persistante envers l’émergence d’une bourgeoisie d’affaires privée suffisamment puissante pour peser sur les arbitrages de pouvoir. Un trait atavique aggravé par l’épisode du Hirak qui a conduit intuitivement à la restauration de l’État et de ses entreprises comme acteurs prioritaires de l’économie.
La rente masque, elle ne corrige pas
Ce qui permet à ces deux incohérences successives de durer sans provoquer de crise majeure, c’est la rente énergétique. Dans une économie sans hydrocarbures, l’incohérence d’une stratégie se traduirait vite par une crise de balance des paiements, sanctionnant le préjudice durable de mesures contradictoires. En Algérie, la rente joue les amortisseurs : elle finance l’État indépendamment de la performance du reste de l’économie, et reporte la facture plutôt que de l’effacer.
L’enseignement constant de la théorie du développement est que ce report n’est jamais gratuit. Le jour où la rente cessera d’amortir, c’est déjà arrivé au début des années 90, l’addition de deux décennies d’incohérences non corrigées tombera d’un coup. Et le développement marquera encore une pause forcée dont l’Algérie n’a pas besoin.


